Pourquoi mobiliser la vidéo dans une recherche ethnographique sur les marges urbaines ? Qu’est-ce que cela peut apporter en termes de connaissance du terrain et des représentations qui en découlent ? Comment le positionnement du chercheur s’articule-t-il quand il utilise une caméra, d’autant plus s’il s’agit d’un terrain sensible ? La réflexion que je propose vient de mes recherches sur les marges urbaines et s’appuie sur les résultats d’une ethnographie visuelle que j’ai conduite à Marseille (2015-2016) avec une famille de Roms originaires de Roumanie. Quand je les ai rencontrés en mars 2015, ils habitaient dans un squat dans le quartier de la Belle de Mai, un petit immeuble de deux étages qu’ils occupaient depuis cinq mois. Dix mois durant, j’ai suivi leur quotidien, accompagnée d’une caméra et d’un vidéo-maker Le film documentaire Entrer, sortir, traverser (Marseille, 2016, 36’) est issu de cette expérimentation. L’approche qui le fonde se situe au croisement du pragmatisme relationnel et des théories plus-que-représentatives, deux courantes qui mettent l’accent sur la connaissance progressive, faite à travers le corps et l’expérience, ainsi que sur son caractère intrinsèquement relationnel. À partir de ce cadre, le film est construit autour de l’expérience de la ville que font les Roms et de celle que le moi-chercheur fait dans le terrain. Autrement dit, ce documentaire est la narration de la rencontre entre les Roms, les marges, la ville, et moi, et d’un voyage qui se déploie sur plusieurs niveaux : celui que fait le chercheur se transformant dans et à travers le terrain ; les déplacements que font les Roms entre Marseille, Lyon et la Roumanie ; leur voyage –à la fois réel et imaginé– entre l’ici et le maintenant, l’ancrage et la mobilité, les souvenirs et les désirs futurs. Aujourd’hui, la mise à distance spatiale et temporelle me permet de revenir sur cette expérience et d’en discuter : les enjeux épistémologiques auxquels j’étais confrontée pendant le terrain, et qui interrogent le positionnement du chercheur vis-à-vis de son objet d’étude ; les opportunités et le défis que la vidéo pose en termes de connaissance, de représentation et de transmission de la recherche ; les opportunités et les défis que la caméra comme objet-outil pose quant au rapport au terrain.
Rosa, E. c. (2018). Going in, out, through. Une ethnographie visuelle aux marges de la ville. Le film dans la pratique de la géographie, Bordeaux. https://hdl.handle.net/2078.5/167736