L’œuvre de K. Polanyi n’offre pas seulement un socle anthropologique pour critiquer l’hégémonie de l’économie de marché. Elle propose aussi une lecture très suggestive des fondements de la violence dans les démocraties libérales. Mais elle le fait selon un schéma qui mérite d’être interrogé. Ce schéma est brièvement le suivant : l’utopie du marché auto-régulateur a provoqué un désencastrement du marché ; elle a fait de l’économie formelle une économie auto-référentielle. Ce double processus génère des inégalités massives, mais aussi un sentiment de désappropriation au sein des populations. Chez Polanyi, ce deuxième aspect est aussi – voire plus – important que le premier. C’est lui qui annonce le retour d’un ré-encastrement violent de l’économie dans la politique, à travers le totalitarisme. En contrepoint, il importe de poursuivre le projet d’un ré-encastrement démocratique de l’économie, en mobilisant trois types de régulation : le marché, la redistribution et la réciprocité. Cette perspective dite « institutionnaliste » défend le projet d’une reconstruction institutionnelle de l’économie ; elle fait de la pluralité des principes économiques un enjeu de premier plan. Mais Polanyi ne sous-estime-t-il pas l’auto-référentialité de la sphère politique, y compris en démocratie ? Ne voit-il pas que la violence n’a pas seulement sa source dans une économie, mais aussi dans une politique détachée de la société ? En d’autres termes, ne sous-estime-t-il pas la violence des institutions politiques elles-mêmes dans leur rapport à la société ? C’est à de telles interrogations que cette communication entend répondre, en précisant la façon dont la perspective polanyienne pourrait intégrer une telle préoccupation.
de Nanteuil, M. (2016). Penser la violence avec Karl Polanyi. De l’autoréférentialité du marché à l’autoréférentialité de l’économie et de la politique. 5e Conférence Karl Polanyi, CNAM, Paris. https://hdl.handle.net/2078.5/186390