La dimension politique de la figure mythologique d’Antigone pourrait se structurer autour des thèmes de la désobéissance civile, du conflit individuel entre la loi divine et la loi humaine, ou de l’affrontement entre les faibles et les forts, dans lequel les faibles vainquent le tyran. Cependant, Jorge Eduardo Eielson propose une version qui ne semble pas correspondre à ces possibilités. Son Antigone est infirmière ; elle se trouve au milieu d’une zone de guerre où il n’y a pas de dieux qui écoutent les prières, ni de lois contre lesquelles se prononcer, ni de droits à réclamer, ni de citoyens à convoquer. Dans cette zone de guerre, il ne reste que la destruction, la mort et la souffrance. Le domaine de la biopolitique offre une voie d’interprétation utile pour comprendre la dimension politique de son poème ; dans les états modernes, l’exception est devenue la règle (cf. Agamben) et son pouvoir souverain lui permet de décider de la vie des citoyens, en créant une zone d’indistinction où la vie n’a plus de valeur (vie nue). Il est nécessaire de considérer la politique depuis un nouvel ensemble de catégories, afin de surmonter la division qui a été à l’origine de la vie nue. Dans ce contexte, l’Antigone d’Eielson et les milliers de soldats et anonymes décédés peuvent redevenir visibles.
Guardia Hernandez, A. M. (2016). The Endless Burial of Polynices in Jorge Eduardo Eielson’s Antigona. MuseMedusa, 4. https://hdl.handle.net/2078.5/232051 (Original work published 2016)