Depuis deux siècles, la prophétie a tendance à investir la littérature au point de devenir une forme de mécanisme narratif particulier, impliquant tout un imaginaire spécifique, allant des prophètes bibliques au spectre de la guerre atomique, en passant aussi bien par Cassandre que par Mahomet. À notre époque, il faut bien reconnaître que le vocable se dévoie toujours davantage sous la plume des écrivains qui préfèrent le plus souvent ce terme pour parler de phénomènes a priori liés à la voyance, à la prédiction ou à la prévision scientifique. La multiplicité des sources dans la construction de l’imaginaire prophétique et des ressorts narratifs qui le constituent doit cependant encore être mise en évidence. Si le fait que les prophètes littéraires puissent souffrir d’une incapacité à se faire entendre relève de ce que j’ai appelé ailleurs le « complexe de Cassandre », un autre phénomène ancre l’usage narratif de la prophétie dans la tradition spirituelle judéo-chrétienne : le « complexe de Jonas ». Il convient de théoriser la spécificité de ce complexe en tant que mécanisme narratif propre à nos deux derniers siècles littéraires, et en particulier dans le contemporain, à travers le roman de Marguerite Duras, La pluie d’été, avec lequel j’opérerai, le cas échéant, l’une ou l’autre comparaison ponctuelle avec un œuvre narrative plus ancienne : Consuelo de George Sand.
Meurée, C. (2014). Le complexe de Jonas. Prophétie et intériorité. In Jérémy Lambert & Andrée Lerousseau (ed.), À l’école de la vie intérieure. Approches interdisciplinaires (p. p. 235-250). E.M.E. https://hdl.handle.net/2078.5/46569