Les visions optimistes du futur se sont extrêmement raréfiées depuis un demi-siècle. Dès 1965, Susan Sontag s’interrogeait à ce sujet, repérant là un symptôme des problèmes qui se posent dans notre présent. Vraisemblablement, depuis cinquante ans, les problèmes sont toujours aussi vivaces. C’est sans doute que Cassandre, dans son malheur, n’est jamais écoutée… L’apocalypse, en tant que telle, est avant tout un récit de révélation. Elle suppose donc un savoir prophétique qui consiste en une mémoire du futur (sous une forme ou sous une autre). Chez le personnage de prophète, il y a une connaissance acquise de l’avenir qui vient perturber le temps narratif, à plus forte raison dans les arts narratifs contemporains (cinéma, récit). Dans la masse de productions narratives apocalyptiques, la grande majorité s’appuie sur ce que l’on pourrait dénommer le topos de la prophétie. Toutefois, au contraire des époques précédentes, la prophétie n’est pas seulement le compte rendu d’un entretien divin mais plutôt un bien curieux mélange entre le savoir scientifique et rationnel et un savoir non rationnel et d’ordre moral ; ainsi, conformément aux théories d’Einstein (la double relativité), à la théorie du chaos (l’effet papillon) mais aussi aux sagesses orientales (qui connaissent et pratiquent depuis des siècles les paradoxes que l’Occident découvre depuis seulement une centaine d’années), la révélation en elle-même informe l’événement, puisque son énonciation exerce une influence sur la réalisation (ou non) de son contenu. Si la prophétie prévient du danger, elle crée un paradoxe temporel et causal et pose avec d’autant plus d’acuité que les prophéties strictement religieuses le problème de l’interprétation. La prophétie impliquant précisément une mise en abyme de la narrativité de l’apocalypse (c’est, pour le dire succinctement, le récit de l’événement catastrophique à venir), il s’avérera d’autant plus intéressant d’œuvrer sur des œuvres cinématographiques qui s’inspirent (plus ou moins librement) d’œuvres littéraires. Dans la transposition du récit écrit au film, la prophétie subit, la plupart du temps, une extension qui met en branle l’intégralité de l’événement apocalyptique et complexifie encore davantage le paradoxe (temporel et causal) qu’implique toute prophétie. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi de balayer l’ensemble du demi-siècle écoulé à travers quatre œuvres qui possèdent toutes un hypotexte (dans l’un des cas, l’hypotexte est un film expérimental tenant du roman-photo) : La planète des singes de Pierre Boulle, adapté par Fr. J. Schaffner (Planet of the Apes et les sequels), Twelve Monkeys de Terry Gilliam (d’après La jetée de Chris Marker), La possibilité d’une île (roman et film de Michel Houellebecq) et The Road (roman de Cormac McCarthy et film de J. Hillcoat). Le but de cette communication sera moins de s’intéresser à une œuvre en particulier que de fournir à la problématique du colloque un angle d’approche théorique. À partir de Ricœur, il sera possible de dégager une théorisation qui puisse à la fois rendre compte de la temporalité narrative à l’œuvre mais aussi de la dimension éthique que son édification sous-tend. À partir de ce croisement, il deviendra possible de réaliser une cartographie temporelle de l’ethos tel qu’il est conçu dans notre monde contemporain et de mettre au jour une partie des obstacles sur lesquels cet ethos achoppe.
Meurée, C. (2010). Le complexe de Cassandre : interférences temporelles de la révélation. Imaginaire de l’apocalypse au cinéma, Louvain-la-Neuve. https://hdl.handle.net/2078.5/229516