Les romans de Jean-Philippe Toussaint ne cessent d'interroger le rapport qu'entretient le sujet contemporain avec le temps ; un temps dont l'éphémère, à l'heure de l'incursion de la technologie et de l'information dans toutes les sphères de notre existence, semble être devenu la nouvelle modalité . Les nombreuses scènes au cours desquelles le narrateur souligne l'impossibilité d'exprimer l'écoulement de sa pensée ou le passage du temps sur son être – devenues, par leur fréquence, un véritable leitmotiv de l'œuvre de l'auteur – dévoilent un sujet emporté par les rouages d'un présent qui lui échappe, parce qu’il est à la fois ultra-rapide et éclaté, à peine sur le point d’advenir qu’appartenant déjà au passé. L’œuvre de Toussaint réagit de la sorte à la propension de nos sociétés contemporaines à privilégier un présent considéré comme auto-suffisant, au détriment d’une conception linéaire du temps – plus traditionnelle – divisé entre temps mémoire et temps progrès. En mettant en scène un narrateur en prise avec le caractère insaisissable de l’instant, l’auteur ne se contente toutefois pas de radiographier le malaise d’un individu faisant l’expérience de ce changement de paradigme temporel, mais s’efforce de dégager, par l’écriture, quelque chose de l’essence du sujet du flux inexorable dans lequel il est pris. Notre hypothèse est que Toussaint se sert dans ce but de dispositifs de captation de l'image qui ont joué un rôle certain dans cette progressive survalorisation de l’instant : la photographie et la caméra deviennent chez lui des sortes de catalyseurs, capables d’arrêter le mouvement, de manière à autoriser une nouvelle représentation du temps, qui n’est pas accessible à l’œil humain sans son intervention . L’analyse de deux scènes emblématiques de son œuvre faisant toutes deux intervenir un dispositif de captation de l'image détaillera le rôle que joue ce dernier dans le travail d’élaboration de l’image littéraire. Il s’agira de démontrer que l’effet de suspension spatio-temporelle créé par l’intervention du dispositif autorise un décentrement du point de vue perceptif, permettant au narrateur de contempler l’image de sa propre individualité prise dans le mouvement du monde et d’accéder ainsi à la conscience de soi. Il importera toutefois de noter que le procédé technique ne prétend jamais, chez Toussaint, révéler une quelconque vérité ; au contraire, nous verrons que le produit qu’il façonne rate toujours son objet. Ce n’est qu’en tant qu’il préside au surgissement d’une image littéraire que le dispositif est convoqué et trouve sens.
Richir, A. (2016). Capter l’image : l’expérience du temps dans L’Appareil-photo et Faire l’Amour. In Stéphane Chaudier (s.l.d) (ed.), Les Vérités de Jean-Philippe Toussaint (p. p. 177-188.). Publications de l’Université de Saint-Étienne. https://hdl.handle.net/2078.5/221440