Le discours de l'interprète: discours rapporté, discours représenté et la question du sujet de conscience

Vogeleer, Svetlana
(2016) Le discours de l’interprète et son influence sur la relation interpersonnelle – apport des approches discursives et argumentativ — Location: Université de Mons (20.May.2016)

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  • Vogeleer, SvetlanaUCL and USL-B
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En se fondant sur l'étude des particules discursives well et so ajoutées par les interprètes dans l'interprétation de dialogue, Blakemore & Gallai (2014) établissent un parallèle entre le discours indirect libre (DIL), typique de la narration fictionnelle, et le discours de l'interprète (DI). Selon ces auteurs, la similitude entre ces deux types de discours consisterait en ce que, tout comme le DIL, le DI crée chez le récepteur l'illusion d'avoir un accès direct à la « voix » (au sens bakhtinien) du locuteur primaire et, par ce biais, à l'état mental et émotionnel de celui-ci au moment de la production du discours. Pour Wilson & Sperber (2012), le DIL n'est qu'une variété de discours qui fait partie d'un ensemble plus vaste d'emplois attributifs (échoïques), emplois où un discours est produit pour représenter un autre discours. A côté du DIL, où le locuteur primaire est désigné par le pronom de la troisième personne, il y a aussi le discours direct libre (DDL), un discours à la première personne qui apparaît dans la narration sans inquit (il/elle dit) et sans être isolé de la narration par des marques typographiques (tirets ou guillemets) (Rosier 1999). Je partirai de l'hypothèse de travail que c'est cette dernière variété du discours représenté littéraire qui se rapproche le plus du discours de l'interprète lorsque celui-ci construit son discours à la première personne. La règle de la première personne est suivie spontanément en consécutive « longue » (classique) et en interprétation simultanée, qu'elle se fasse sur le mode de conférence ou sur mode de chuchotage, par exemple dans une salle d'audience au cours d'un discours relativement long d'un magistrat. Comme tout discours représenté, le DI à la première personne soulève la question de « sujet de conscience », abondamment discutée à propos du DIL : le DIL nous fait-il entendre uniquement la voix du locuteur primaire (c'est notamment l'avis de Banfield 1982) ou uniquement celle du locuteur secondaire (celui qui met en scène le discours primaire) (Blakemore & Gallai 2014) ou les deux voix en même temps (Vogeleer 2015) ? En me fondant sur des exemples d'interprétation simultanée en mode de chuchotage, je soutiendrai l'hypothèse suivante. L'intention communicative de tout interprète est de représenter le contenu propositionnel du discours primaire et d'imiter, dans la mesure du possible et du raisonnable, la manière de dire de l'original. Par contre, même un interprète idéal travaillant dans des conditions idéales (c'est loin d'être le cas dans l'interprétation de chuchotage) ne peut donner accès à l'état mental et, surtout, émotionnel du locuteur primaire pour la simple raison que son état mental et émotionnel n'est pas identique à celui du locuteur primaire. La différence entre le discours primaire, surtout un discours centré sur le pathos, et le discours interprété (représenté) se manifeste dans la « normalisation » (au sens de Toury 1995) : élimination de particules émotives persistantes, d'incohérences syntaxiques, d'hésitations, de sons de remplissage et d'autres indices de l'état émotionnel qui contribuent à créer l'impression, chez le récepteur du discours original, que le discours est créé in situ sous l'influence des émotions. Certes, le discours de l'interprète contient aussi des hésitations et des incohérences, mais elles apparaissent à d'autres endroits et pour d'autres raisons, essentiellement celle de surcharge cognitive. Dans l'interprétation de dialogue en mode de « petite consécutive », la règle institutionnelle de la première personne est, d'une part, suivie moins spontanément qu'en simultanée, et d'autre part, elle est souvent transgressée par les utilisateurs de l'interprétation. Ce cas est typique de l'interprétation en milieu hospitalier, où les médecins ont tendance à s'adresser non pas directement au patient mais plutôt à l'interprète-médiateur (Van De Mieroop 2012, Gavioli 2015). Les circonstances qui poussent l'interprète à basculer spontanément vers le discours à la troisième personne ont été répertoriées par plusieurs auteurs (cf. par ex. Angermeyer 2009, Cheung 2012). Je ne m'intéresserai qu'au cas où ce basculement spontané se produit lorsque le locuteur primaire effectue un acte de discours menaçant (un FTA) qui met en danger soit sa propre face, soit celle de son allocutaire, soit les deux. Le discours du locuteur primaire sera comparé aux quatre variantes du discours de l'interprète : la variante standard (à la première personne) et trois variantes du discours rapporté, illustrées par (1b, c, d). (1) a. L1 : Je promets… b. Int : Elle promet… (description de l'acte illocutoire) c. Int : Elle dit qu'elle promet… (discours indirect) d. Int : Elle dit : « Je promets… » (discours direct avec inquit) La manière dont un FTA, par exemple une demande ou un refus, est énoncé par le locuteur primaire contient souvent des indices qui renvoient à son état émotionnel : particules persistantes, phrases asyntaxiques, hésitations, sons de remplissage, etc. qui signalent qu'il se sent mal à l'aise en formulant sa demande ou son refus. Ces indices, qui pourraient constituer une source d'informations importante, par exemple dans un entretien avec le thérapeute, sont inévitablement effacés dans le discours de l'interprète même si son discours est construit à la première personne. Quant aux différentes variantes de discours rapporté, l'effacement de ces indices est légitimé par le discours rapporté, où l'interprète s'attribue un rôle à part entière, celui de rapporteur, en se distanciant ainsi du locuteur primaire pour protéger sa propre face. Références Angermeyer, Philipp (2009). Translation style and participant roles in court interpreting. Journal of Sociolinguistics 13(1): 3-28. Banfield, Anne (1982). Unspeakable Sentences: Narration and Representation in the Language of Fiction. London: Routledge. Blakemore, Diane & Gallai, Fabrizio (2014). Discourse markers in free indirect style and interpreting. Journal of Pragmatics 60: 106-120. Dominicy, Marc (2015). L'Eloge, le blâme et la représentation discursive des choix éthiques. Rivista Italiana di Philosophia del Linguaggio 9: 48-86. Gavioli, Laura (2015). On the distribution of responsibilities in treating critical issues in interpreter-mediated situations: The case of “le spieghi(amo)”. Journal of Pragmatics 76: 169-180. Cheung, Andrew (2012). The use of reported speech by court interpreters in Hong Kong. Interpreting 14(1): 73-91. Rosier, Laurence (1999). Le discours rapporté. Louvain-la-Neuve: Duculot. Toury, Gideon (1995). Descriptive Translation Studies and Beyond. Amsterdam: Benjamins. Van De Mieroop, Dorien (2012). The quotative ‘he/she says’ in interpreted doctor-patient interaction. Interpreting 14(1): 92-117. Vogeleer, Svetlana (2015). Polyphonic utterances: Alternation of present and past in reported speech and thoughts in Russian. In Guéron, J. (ed.), From Sentence to Discourse. Oxford University Press, 206-231. Wilson, Deirdre & Sperber, Dan (2012). Explaining irony. In Sperber, D. & Wilson, D. (eds), Meaning and Relevance. Cambridge: Cambridge University Press, 123-146.
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Citations

Vogeleer, S. (2016). Le discours de l’interprète: discours rapporté, discours représenté et la question du sujet de conscience. Le discours de l’interprète et son influence sur la relation interpersonnelle – apport des approches discursives et argumentativ, Université de Mons. https://hdl.handle.net/2078.5/175430