L’analyse narrative est sans doute celle qui réserve la plus belle place au lecteur. Elle lui reconnaît la tâche de donner vie au récit dans la lecture, en prêtant attention aux signes du narrateur qui orientent son travail de déchiffrement et lui fournit à mesure les éléments nécessaires pour comprendre ce qu’il lit et découvrir le monde du récit et ses valeurs. Sur ce plan, le narrateur de la Genèse est un maître. Il donne à son récit une cohésion que le lecteur est invité à retrouver au-delà des épisodes singuliers juxtaposés dans des cycles de plus en plus cohérents à mesure que l’on avance : récits des origines (Gn 1–11), épisodes de la vie d’Abraham (12–25), cycle de Jacob (25–36), roman de Joseph (37–50). Cette saisissante progression de la cohérence narrative reflète peut-être ce qui se passe au plan de la compréhension par le lecteur des enjeux de ce qu’il lit. Ainsi, la tâche du lecteur de cette œuvre sublime est de repérer les nœuds du sens, un peu comme s’il lui fallait apprendre à deviner, derrière la tapisserie qu’il contemple, les endroits où les fils se nouent pour donner à l’ensemble sa cohérence en même temps que sa beauté. Si repérer divers groupes de fils est un premier travail, un autre est de chercher l’effet qui se dégage de leur tissage progressif. C’est ce travail qui est ébauché ici à partir de quelques fils essentiels pour percevoir quelque chose des questions, des idées et des valeurs que le narrateur propose à travers son récit.
Wénin, A. (2003). Lire la Genèse comme un récit. Quelques clés. In D. Marguerat (ed.), Quand la Bible se raconte (p. p. 39-66). Editions duCerf. https://hdl.handle.net/2078.5/205136