Cet article s'intéresse à la façon dont le multiculturalisme – entendu ici au sens d’un ensemble de théories qui fondent la critique "communautarienne" du libéralisme abstrait – parvient ou non à prendre en compte la "question du corps". Par cette expression, nous n’entendons pas seulement les pratiques ou "techniques du corps", au sens donné à ce terme par Marcel Mauss, mais l’idée d’une rationalité enveloppée dans la corporéité, d’une rationalité faisant fond sur l’expérience de notre incarnation. Pour aborder ces questions, l'article propose une réflexion en trois temps : (i) il rappelle d’abord que la force de la critique "communautarienne" du libéralisme est atténuée par le fait que, se préoccupant essentiellement des rôles constitutifs de l’identité, elle fait du corps un prolongement de la culture et ne parvient pas à rendre compte de l’expérience morale comme telle ; (ii) il s’intéresse ensuite aux travaux de Christophe Dejours, qui associent la critique des injustices dans le travail à la reconnaissance du travail réel et de l’intelligence du corps, condition du retournement de la souffrance en plaisir ; (iii) il se penche enfin sur la question de la différence des sexes, telle qu’elle apparaît dans l’oeuvre de Judith Butler : rejetant toute fondation ontologique, cette perspective situe le sujet éthique dans l’espace d’assujettissements et de résistances qui caractérisent la constitution de l’identité sexuée. Cet article conclut en suggérant de sortir du paradigme de justice redistributive pour lui préférer celui de justice reconstructive, attentif aux conditions de formation du sujet éthique comme sujet incarné.
de Nanteuil, M. (2014). La critique “communautarienne” et la question du corps. Travail, genre, justice sociale. In Jorge Cagíao y Conde & Alfredo Gómez-Muller (eds) (ed.), Le multiculturalisme et la reconfiguration contemporaine de la diversité/unité (p. p. 133-156). P.I.E. Peter Lang. https://hdl.handle.net/2078.5/205765