(fr) Notre recherche doctorale porte sur un groupe de jeunes du quartier Masina actifs dans ce qu’ils appellent dans leur jargon « mosala ya maboko » ou métier manuel. Par « Mosala ya Maboko», il faut entendre : toute activité de la délinquance acquisitive qui consiste à voler et vendre de la drogue. Cette « délinquance » des jeunes issus de l’immigration congolaise a attiré notre attention non seulement parce qu’elle fait l’objet de très nombreux débats politiques et médiatiques mais surtout parce qu’elle est considérée par les jeunes, comme « mosala ya maboko » ou « métier manuel » c’est-à-dire une sorte d’activité lucrative parmi tant d’autres (la débrouille) et ainsi que par la violence qui l’accompagne. Nous nous posons la question de savoir comment sont-ils devenus « bato ya mosala ya maboko » ? Au cours de cette recherche, nous avons voulu rendre compte des processus par lesquels les jeunes de Masina sont devenus des « bato ya misala ya maboko » ou des « hommes de métier ». Pour savoir comment ils deviennent des « bato ya misala ya maboko », nous ne nous sommes pas fiés aux discours politiques et médiatiques, mais plutôt aux énoncés des jeunes eux-mêmes (énoncés assertifs : normatifs, informatifs et argumentatifs) ainsi qu’à leur parcours migratoire. A cette fin, nous avons négocié sur le terrain une posture qui vise à comprendre le processus de devenir « moto ya mosala ya maboko » en optant pour les entretiens semi-directs, les observations (par l’implication personnelle dans une association qui s’occupe des jeunes) et une approche interactionniste symbolique. Selon cette approche, les « êtres humains agissent envers les choses en fonction des significations que ces choses ont pour eux ». Partant, ignorer la signification des objets envers lesquels ils agissent biaise l’analyse des comportements étudiés. Pour Blumer (cité par Fabienne Brion 2003), « la signification de ces choses dérive, ou émerge, d’interactions sociales » et toute personne qui a affaire à ces choses recourt à un processus d’interprétation qui manie et modifie ces significations. L’interaction ici, est celle entre les acteurs, et non entre les facteurs censés déterminer leurs comportements. L’interactionnisme y voit un processus constitutif des comportements humains, et non le cadre dans lequel ces comportements s’expriment et se manifestent. Cette approche nous a conduit, à travers les interactions avec les jeunes, à l’analyse des expériences subjectives des jeunes issus de l’immigration congolaise sur leur devenir « bato ya misala ya maboko » ou « homme de métiers » dans l’univers social de leur société d’accueil, c’est-à-dire la Belgique. Dans le cadre de notre recherche, nous considérons que le « mosala ya maboko » des jeunes suppose qu’ils se livrent sans cesse à des interprétations qui prennent en compte le caractère symbolique de la réalité sociale C’est ainsi qu’après l’« exploration » et l’« inspection » au sens de H. Blumer (cité par F. Brion 2003, 10), nous disons avec H. Becker que quand on s’intéresse aux phénomènes humains, l’approche doit tenir compte du fait que l’homme est un être capable de penser, de construire ses représentations du monde et d’orienter dans une certaine mesure ses actions. C’est à partir de son point de vue et de ses relations avec les autres que nous pourrons le comprendre, et non en mettant en corrélation la fréquence de la délinquance avec des facteurs tels que le type de quartier, la vie familiale ou la personnalité. dans laquelle ils vivent. C’est ainsi qu’après l’« exploration » et l’« inspection » au sens de H. Blumer (cité par F. Brion 2003, 10), nous disons avec H. Becker que quand on s’intéresse aux phénomènes humains, l’approche doit tenir compte du fait que l’homme est un être capable de penser, de construire ses représentations du monde et d’orienter dans une certaine mesure ses actions. C’est à partir de son point de vue et de ses relations avec les autres que nous pourrons le comprendre, et non en mettant en corrélation la fréquence de la délinquance avec des facteurs tels que le type de quartier, la vie familiale ou la personnalité. Il ressort de nos enquêtes que l’engagement dans le « mosala ya maboko » est un processus qui requiert un apprentissage et un « capital délinquant » nécessaire. Ce processus social d’apprentissage et de désengagement passe d’abord par le désinvestissement « volontaire » ou « involontaire » des jeunes de l’économie légale pour une économie souterraine, ensuite, par une redéfinition de leur identité sociale et des « actes délinquants » (vol et trafic de drogue) et, enfin par l’adhésion à un groupe afin de cristalliser cette identité. Plusieurs logiques peuvent être identifiées dans l’apprentissage du « mosala ya maboko ». La première renvoie au poids de l’histoire, à la violence structurelle et la discrimination. Notre recherche montre que ces jeunes de Masina ont leur manière à eux de faire une analyse sociale et d’interpréter la complexité des interactions qui se tissent entre eux (pairs), entre les quartiers, l’école et les institutions étatiques. Ils sont touchés par la violence des forces de police et des médias à tel point qu’ils pensent qu’ils n’ont pas de place dans la société d’accueil. Le « mosala ya maboko » entre dans la logique de faire face et de se valoriser en raison de ce qu’ils perçoivent comme violences structurelles et discriminations. La deuxième logique renvoie à la quête d’affirmation de soi et de reconstruction identitaire. Les jeunes de Masina ont compris qu’il faut d’abord compter sur soi- même, leurs pairs ou leurs réseaux pour se faire reconnaitre. Cette logique est remarquable en ce sens que les jeunes de Masina cherchent leur place dans une société qui ne les considère pas ou qui les considère comme des citoyens de seconde zone. La troisième logique est celle du « chemin de fer » de la quête d’une ascension financière. Dans une société d’accueil qui manifeste sa volonté de ne pas accueillir toute la misère du monde, la voie de l’intégration sociale n’est pas facile ni pour les parents immigrés ni pour leurs enfants. L’obtention des papiers de séjour relève du système du chemin de fer, ils doivent se battre contre vents et marées pour avoir les séjours. Le problème de séjour rend toute intégration difficile voire insuffisante, amenuise tous les liens avec la société d’accueil et favorise un repli identitaire (désaffiliation). Certains jeunes de Masina dans leur quête d’affirmation de soi, considèrent que la société d’accueil n’est pas à leur écoute ; ils n’ont pas de travail et ceux qui travaillent ne gagnent pas assez d’argent pour s’acheter des vêtements de marques. Ils se désengagent vis-à-vis des filières de l’économie légale pour un autre engagement dans l’apprentissage de « mosala ya maboko » à travers les réseaux de sociabilité délinquante dans le but de gagner plus d’argent pour la « Forme ». Pour nous, c’est leur manière de répondre à la violence sociale subie par une autre, celle, sans laquelle leur propre avenir reste différé ou compromis. De ces logiques, nous disons que la constitution de l’identité de « bato ya mosala ya maboko » est sociale. Le self ne se constitue que par et dans la société. L’individu séparé du monde est une abstraction. Le devenir « bato ya mosala ya maboko » s’est constitué non seulement par apprentissage mais aussi par rapport aux autres ou dans le miroir du regard des autres. Ce regard contribue à donner aux jeunes une image négative de soi, qui, une fois intériorisée, fait qu’ils se désengagent de la filière de l’économie légale pour un autre engagement dans le mosala ya maboko. Le « mosala ya maboko » ne peut pas être dissocié de la situation ou du contexte, ce qui, à notre avis, lui donne un caractère situationnel ou relationnel voire interactionnel. Il n’est ni tout à fait déterminé ni tout à fait libre. Notre recherche montre que « devenir « homme de métier » demande tout un apprentissage et un investissement dans un ou plusieurs réseaux criminels. Ces réseaux de co-délinquants pris au sens large rassemblent tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, contribuent au déroulement et au succès de « mosala ya maboko » (receleur, fournisseurs, vendeurs, revendeurs, mentors). La professionnalisation du « mosala ya maboko » a conduit à un renforcement de la division du travail en réseaux avec une multiplicité des rôles rendant ainsi possibles tant la distribution que la revente. Elle implique toute une chaîne allant des convoyeurs, des intermédiaires, des responsables des passeurs aux consommateurs, aux gardiens des stocks et aux revendeurs que sont les jeunes.
Shamba, B. (2014). La délinquance ou la débrouille chez les jeunes issus de l’immigration congolaise : cas de “mosala ya maboko”. https://hdl.handle.net/2078.5/54508