C’est dans La cité divisée que Nicole Loraux avait formulé de la manière la plus concise la ligne directrice de sa méthode : « œuvrer à prendre ensemble les deux < représentations de soi concurrentes et complémentaires que la cité grecque s’était donnée d’elle-même> pour tenter de les articuler l’une avec l’autre : penser historiquement la cité des anthropologues, mais surtout penser en anthropologue la cité des historiens .» Penser les institutions politiques et les pratiques sociales, la guerre et le sacrifice, ou plutôt, par-delà ou en-deçà d’une simple conjonction dont elle avait bien perçu les limites, penser leur articulation. Dans le sillage du concept de social-historique élaboré par Cornelius Castoriadis , je propose de nommer l’objet d’étude à privilégier dans une telle perspective des institutions politico-rituelles . Par l’usage du tiret, Castoriadis avait voulu penser le processus dynamique par lequel les sociétés se font dans l’histoire. De même, et pourtant contre l’interprétation de la « création grecque » de Castoriadis, qui avait secondarisé l’importance du rite et de la religion au profit de la politique, il m’importe de saisir la complexité des liens dynamiques qui se sont noués entre la politique et le rituel pour que s’invente la cité démocratique des Athéniens. Il me semble que c’est à penser une telle institution politico-rituelle que Nicole Loraux s’était essayée, lorsqu’elle s’était intéressée à « La mère sur l’agora », en faisant émerger le chiasme d’une « saisissante idée, dans quelque sens qu’on la formule, l’idée de la Mère hébergeant la Boulè en son temple ou du Conseil donnant l’hospitalité à la plus sauvage des mères divines . » Et ce, même si son propre usage du terme « politico-religieux » se limitait, paradoxalement, à dire la conjonction, figure-repoussoir de l’unité articulée qu’elle tentait de faire émerger : « avant de constituer, au IVe siècle, un complexe politico-religieux très soudé <les deux bâtiments contigus mais non confondus, avaient chacun sa destination>, il y aurait eu un temps où le sanctuaire de la Mère et l’ancien Bouleutérion “ne faisaient qu’un” . » Même si son objet d’étude explicite était le processus de réconciliation suite à une diaphôra , c’est encore à saisir l’unité en tension dynamique d’une institution politico-rituelle qu’avait abouti l’analyse qu’elle avait consacrée à la fraternité dans la cité sicilienne de Nakônè, une procédure « indissociablement politique et religieuse (convocation d’une assemblée et sacrifice) » . De manière éclairante pour mon propos, Loraux soulignait que ce qu’il y avait « d’extraordinaire » dans ce qu’elle qualifiait de « montage », c’était qu’il s’agissait d’ « une procédure associant les fraternités à la célébration politique d’Homonoia », là où David Asheri n’avait quant à lui vu qu’« un mixte d’arbitrage civique fictif et de fête religieuse . » On l’aura compris, à réduire le « montage » à un simple « mixte », c’est toute la signification de la procédure qui avait été manquée par l’historien. L’on est dès lors en droit de s’étonner que Nicole Loraux n’ait pas réellement, ou plutôt pas essentiellement, envisagé en tant que telle l’une des principales institutions politico-rituelles de la cité athénienne, à savoir, la tragédie. Ou plus précisément, les concours tragiques en tant que partie prenante du montage des Grandes Dionysies d’Athènes. Dans cette contribution, je souhaiterais mettre en évidence les raisons de ce trop-peu-pensé. En parallèle, je voudrais partir d’une série de germes de pensée disséminés dans l’œuvre même de Loraux, afin d’en faire émerger une autre interprétation de la tragédie que la sienne, laquelle pourrait bien à son tour mener à une autre interprétation de la politique. En faisant en quelque sorte dialoguer Loraux contre Loraux, j’espère ainsi contribuer à montrer toute la fécondité d’une pensée qui reste vivante, pour nous, en travail sur ce que Castoriadis avait nommé « l’agora transhistorique de la réflexion
Klimis, S. (2025). Quand la cité élaborait en chœurs la stasis : retour sur le caractère antipolitique de la tragédie. In Vincent Azoulay et Céline Hervet (dir.) (ed.), En finir avec les Grecs ? Nicole Loraux, le travail de l’œuvre (Presses universitaires de Paris Nanterre). Presses universitaires de Paris Nanterre. https://hdl.handle.net/2078.5/244630