Cette contribution prolonge des travaux consacrés au rapport ambivalent qu’entretiennent les féministes avec le droit, d’un point de vue conceptuel, et à l’histoire des savoirs juridiques féministes en Belgique. Ces recherches mettent en lumière une tension structurelle : les féministes manifestent une méfiance profonde à l’égard d’un droit façonné par des rapports
de domination patriarcaux, tout en recourant sans cesse à l’outil juridique, qu’elles investissent pour son potentiel émancipatoire, stratégique et symbolique.
Partant de ce constat, une double hypothèse sera esquissée. Premièrement, si les féministes « se répètent » dans leurs réflexions et revendications juridiques, ce n’est pas d’abord le signe d’un immobilisme ou d’une mauvaise compréhension du droit mais surtout celui d’un continuum de luttes, dans lequel les mêmes injustices structurelles ressurgissent sous
des formes renouvelées. Deuxièmement, cette répétition révèle aussi une difficulté persistante à construire une mémoire féministe juridique structurée et collective : les savoirs féministes sur le droit, souvent situés, militants ou pragmatiques, peinent à s’institutionnaliser durablement, à se transmettre et à s’inscrire dans une généalogie explicitement revendiquée.
Cette mémoire lacunaire n’est pas sans effets : elle tend à affaiblir la reconnaissance des apports féministes au droit, à favoriser leur marginalisation dans les processus décisionnels et à contraindre chaque génération voire chaque collectif à reformuler des critiques déjà élaborées, à réinventer des stratégies déjà éprouvées. Il s’agit ainsi de déplacer la question, pour interroger non seulement ce que les féministes font du droit, mais aussi ce que le droit fait aux luttes féministes et à leur mémoire.
Bernard, D. (2026, August 20). Ambivalence, répétition et mémoire : féminismes et droit à l’épreuve du temps. Congrès international des recherches féministes dans la francophonie (CIRFF), Québec. https://hdl.handle.net/2078.5/278571