Depuis l’élection de Reagan en 1982, les États- Unis constituaient un repoussoir pour la gauche démocratique européenne. Malgré quelques moments d’espoir trop vite déçus - la victoire de Bill Clinton en 1992 -, la société américaine offrait en effet le spectacle d’un pays aux prises avec une démocratie aux institutions confisquées par le pouvoir de l’argent, une révolution conservatrice obscurantiste, une liste de régressions sociales sans fin. La prise de pouvoir de G.W. Bush en 2000 a achevé de « parfaire » le tableau en détricotant le peu d’idéal progressiste qui semblait encore survivre dans ce pays : règne de la loi du plus fort érigée en religion nationale, baisse des contributions des plus riches, redistribution malingre, minimalisation des fonctions de l’État, violence, guerre et torture élevées au rang de moyens légitimes de gouvernement, inégalités et pauvreté comme faits sociaux normaux. Une leçon mérite d’être aujourd’hui tirée. Elle a trait à la complexité du projet démocratique et renvoie la gauche européenne à ses travaux. Durant ces trente dernières années, celle-ci s’interrogeait : que diable faisaient les progressistes américains ? où étaient-ils passés ? ineffi caces ? inadaptés ? incapables ? Que s’est-il passé aux États-Unis ? Rappelons-nous. Après la Grande Dépression des années trente, l’idée que l’État doit jouer un rôle crucial dans la construction d’une société et d’une économie saines s’est imposée. Le compromis socialdémocrate, comme l’appellent les Européens, fondé sur la doctrine économique keynésienne, justifia alors une imposition harmonisée au niveau de l’État fédéral américain, des dépenses publiques et une fonction redistributive fortes. Ce rôle clef de l’État s’imposa entre autres grâce à la mise en oeuvre, avec succès, du New Deal de F.D. Roosevelt entre 1933 et 1936. Cette période dramatique marque profondément les esprits de la droite américaine. Celle-ci se lance dans la bataille des idées et débute un travail intellectuel et militant de plusieurs décennies, qui engendrera la fondation de l’American Entreprise Institute (1943) avant celles des Heritage Foundation (1973) et Cato Institute (1977). Le tout forme une pyramide de think-tanks de droite, promouvant l’idée du « gouvernement limité », des libertés individuelles avant tout, de la liberté d’entreprendre sans entraves et du nationalisme américain couplé à une défense nationale « agressive ». Ces thinktanks travaillent au corps le personnel politique républicain et son électorat via des relais médiatiques de plus en plus solides et contribuent aux succès électoraux du parti républicain, de Reagan à G.W. Bush. Si la gauche américaine entame une longue traversée du désert au début des années septante, c’est que les efforts entamés trois décennies plus tôt par ses adversaires portent leurs fruits. À cet instant, la contre-offensive idéologique menée par l’alliance des néo-libéraux et des néo-conservateurs est déjà trop puissante que pour être endiguée. Elle déploiera ses effets durant trente ans, jusqu’à la lamentable fin de règne de G.W. Bush.
Ferreras, I. (2008). Victoire d’Obama : leçons pour les gauches d’Europe. La revue nouvelle, 11, 16-17. https://hdl.handle.net/2078.5/158036 (Original work published 2008)