Chez Toussaint se constate une tension entre le « désastre infinitésimal » (Faire l’amour) de l’événement et l’échelle planétaire à laquelle il peut résonner : ses romans s’organisent selon une logique d’échos de l’infiniment petit au sein de l’infiniment grand (le fameux effet papillon). Cette tension participe pleinement de la configuration temporelle des intrigues, qui tient autant des philosophies extrême-orientales que de la physique quantique ou de la théorie du chaos (alliance que semble confirmer le roman Monsieur). L’exemple le plus marquant du phénomène réside dans la trilogie asiatique de l’auteur (Faire l’amour, Fuir, La vérité sur Marie), qui se fonde sur un microscopique désordre du monde – la séparation (impossible) de Marie et du narrateur – dont l’ampleur se mesure du Japon à la Corse, à travers les effets de la simultanéité incompossible qu’autorise le monde contemporain (la scène du téléphone portable de Fuir, où vient s’insinuer le spectre de la mort, est à cet égard exemplaire). Prise dans cette temporalité béante, la subjectivité toussanctienne est apocalyptique : elle (se) révèle (dans) le désastre. La sourde inquiétude de La réticence, la culpabilité insidieuse de La télévision ou La mélancolie de Zidane s’éclairent ainsi à la lumière des signes infimes d’une fin possible. L’incendie en Corse, la fuite et le vomissement du cheval, le malaise de Jean-Christophe de G., la mort du père de Marie, mais aussi la fléchette dans l’œil d’Edmondsson, la noyade du chat ou le coup de boule de Zidane sont autant d’indices prophétiques d’une catastrophe toujours déjà en cours. Ainsi, la destruction d’une fleur à l’acide devient la réappropriation subjective de la déliquescence qui toujours guette, au cœur d’une trilogie dont la fin n’en finit pas de finir. Si Tokyo menace de trembler une dernière fois (dans la scène de la piscine de l’hôtel, dans Faire l’amour), c’est à l’échelle d’une seule conscience que cette apocalypse (encore toute prophétique) se joue. La configuration temporelle des romans de Toussaint repose moins sur une mise en intrigue d’actions que sur la mise en tension d’une conscience du temps individuelle à l’aune du vaste monde et de son avenir incertain. Par le biais d’analyses empreintes des théories de Paul Ricœur et de Jean-François Hamel, je tenterai de mettre au jour cette logique apocalyptique qui anime l’œuvre de l’écrivain belge depuis un quart de siècle.
Citations
APA
Chicago
FWB
Meurée, C. (2012). Le temps à l’épreuve du « désastre infinitésimal ». Jean-Philippe Toussaint, Université Jean Monnet de Saint-Étienne. https://hdl.handle.net/2078.5/48089