La question de la critique occupe une place centrale dans l’œuvre de Benjamin. D’abord objet d’étude dans sa thèse sur le romantisme allemand, elle devient ensuite l’enjeu d’une véritable méthode épistémologique au sein de sa philosophie. Cette méthode comporte deux aspects distincts : d’une part, la lutte contre l’ontologisation de l’art et, d’autre part, la construction d’une philosophie de l’histoire basée sur un principe de création. Afin de comprendre comment la critique au sens benjaminien parvient à remplir ces fonctions méthodologiques, nous allons tenter de reconstruire sa genèse dans l’œuvre de Benjamin en nous intéressant à ses premiers travaux. De fait, initialement fondée sur le concept fichtéen de réflexivité, la critique au sens benjaminien s’appuie sur l’appropriation de ce concept par les Romantiques d’Iéna dans leur théorie esthétique. Nous devons donc d’abord reconstruire la manière dont s’effectue cette appropriation de la critique dans l’esthétique romantique. Alors que Fichte applique la réflexivité à l’autoposition du Sujet comme Moi déterminé et déterminant, les Romantiques voient dans la réflexivité l’infinité du processus d’autopotentiation de l’esprit du monde dans les objets de l’Art. Cette oscillation primitive de la réflexivité transcendantale entre l’autoposition du sujet et l’autopotentiation du monde comme objet esthétique est à la source du concept benjaminien de critique : ni pure subjectivation ni pure objectivation l’acte de la critique réside dans l’articulation du contenu historique et de la forme subjective telle que l’incarne l’activité même du critique d’art. C’est ainsi en réponse à l’oscillation primitive du concept transcendantal romantique de critique que Benjamin va tenter de s’appliquer à lui-même, dans son travail de critique littéraire, une méthode nouvelle, de « critique potentiante » pour la relation sujet-objet dans l’acte de traduction.
Derroitte, E. (2013). Les sources romantique et idéaliste de la théorie benjaminienne de la critique littéraire. Revue Philosophique de Louvain, 111(2), 389-416. https://doi.org/10.2143/RPL.111.2.2985272 (Original work published 2013)