Anatomie, dissection et réinvention du corps chez Jacques Rebotier

Mathey, Estelle
(2014) Colloque international Corps parlant, corps vivant. Réponses littéraires et théâtrales aux mutations contemporaines du corps — Location: Louvain-la-Neuve (15.May.2014)

Files

No attached file found for this publication.

Details

Authors
  • Mathey, EstelleUCLouvain
    Author
Abstract
Longtemps dénigré par la culture occidentale avant d’être promu par le discours scientifique moderne, le corps tel qu’il se donne à lire et à voir dans la littérature et le théâtre contemporains continue à se présenter comme un refoulé surgissant ou, au contraire, une preuve irréfutable de l’existence humaine sans qu’il puisse toutefois se dire dans sa totalité. En effet, en entretenant l’illusion d’une possible possession du corps, le discours scientifique a peu à peu déraciné celui-ci de l’expérience propre, unique et personnelle. La littérature et le théâtre ont ainsi pu récupérer cette pensée d’un corps passif et instrumentalisé pour la réactiver et rendre à l’homme un espace plastique et dynamique intrinsèquement lié à une parole propre. Le projet esthétique de l’écrivain-compositeur-dramaturge français Jacques Rebotier témoigne de cette nécessité artistique de rendre le corps à sa dimension ontologique. Œuvre surréaliste contemporaine, sa Description de l’omme se présente comme une « encyclopédie médiévale écrite au vingt-deuxième siècle par un papillon, ou une grenouille. Anatomie, sang, passions, parole, organisation sociale, religion, moyens de production et de reproduction, sexe(s), monnaie, arts, hunivers, tout y passe, et en revue. Tout est tenu dans le désordre lacunaire du monde. Tout s’explique : il y a des boules, et il y a des trous. » Au fil des pages, une nouvelle anatomie du corps humain moderne se déploie, sur fond de comparaisons et métaphores loufoques qui finissent par désatomiser le corps, renvoyer l’image d’un corps éclaté, désymbolisé, voire égaré et oublié comme unité. Le corps paraît se placer davantage du côté du réel, en étant décrit à partir du manque qu’il révèle, espace béant à la suppléance impossible, grand tube, sac ou outre à remplir. C’est par le biais de la lettre que vient ici se marquer une oscillation entre manque et tentative de comblement : excédentaire ou absente, la lettre opère un voilement/dévoilement au travers des procédés récurrents d’aphérèses, d’épenthèses et autres métaplasmes fantaisistes (telles que « oneilles » et « zarines ») signifiant l’échec de la langue à exprimer le corps comme totalité. Acquérant une valeur pulsionnelle, la lettre vient questionner le corps comme limite entre le somatique et le psychique, et recréer une dialectique qui oscille entre le manque et la réactivation d’un sens. Cette parole pseudo-scientifique sur le corps définit le projet littéraire de Rebotier, qui nécessite d’en revenir à l’organique aveuglant et écrasant pour destituer toute pensée figée, culturellement acquise, de la corporéité. C’est le corps lui-même qui paraît chercher l’« omme » par ses trous et ses vides, objectivation extrême du sujet qui renverse la hiérarchie anthropocentrique. La parole ne se soutiendrait même plus d’un sujet parlant, mais d’une organicité faite de souffle et de langue. Si le projet encyclopédique donne l’illusion de l’exhaustivité et par là même de l’objectivation du corps, c’est bien plutôt d’un retour à l’être du corps et à la singularité du sujet qu’il est question pour contrer l’évacuation de celui-ci par le discours de la science.
Affiliations

Citations

Mathey, E. (2014). Anatomie, dissection et réinvention du corps chez Jacques Rebotier. Colloque international Corps parlant, corps vivant. Réponses littéraires et théâtrales aux mutations contemporaines du corps, Louvain-la-Neuve. https://hdl.handle.net/2078.5/35423