Depuis quelques années, la notion d’invisibilité sociale a émergé en science humaine. Celle-ci renvoie à des réalités parfois fort différentes. Ainsi, en 2015, M. Legros distingue quatre formes d’invisibilités sociales : l’invisibilité politique, celle des personnes qui volontairement ou non, ne votent pas, se retrouvant de facto, « en dehors ou à côté de la citoyenneté » ; l’invisibilité juridique, celle des personnes qui n’ont pas accès à certains droits ; l’invisibilité des personnes exclues du marché du travail et plus généralement de tout espace de production matérielle, scientifique et culturelle et l’invisibilité culturelle et religieuse, celle des personnes qui ne peuvent manifester leur identité. Cette approche s’intéresse aux différents domaines concernés par l’invisibilité. Notre approche se veut différente en s’intéressant aux mécanismes conduisant à l’invisibilité et en l’abordant sous un angle particulier celui de l’invisibilité administrative. La Belgique dispose depuis 1847 de registres de population communaux et, depuis 1990, d’un registre national centralisé. Ces registres identifient l’ensemble des personnes résidant officiellement sur le territoire de chaque commune. Ceux qui n’y figurent pas, n’y ont pas de résidence légale, n’y séjournent que temporairement ou bénéficient de statuts particuliers (not. Diplomates). Selon Poulain et Herm (2013 : 225), seules certaines populations spécifiques échapperaient au registre : « A priori, sauf si le registre est dans une phase de mise en œuvre et non encore exhaustif, la couverture de ces personnes devrait être complète. Les différences observées entre les pays étudiés et les problèmes de non-exhaustivité de la couverture sont principalement liés à la difficulté d’enregistrer les migrations internationales et concernent principalement deux catégories de personnes : • Les citoyens vivant de façon habituelle à l’étranger ; • Les étrangers ne possédant pas la nationalité du pays et y résidant habituellement. » Toutefois, en examinant le contenu de ces registres de plus près, on s’aperçoit que certaines personnes échappent à un moment donné de leur existence au registre de population, voire en sont exclues. Nos premiers travaux ont mis en évidence que près d’un tiers de ces personnes résidaient initialement en Région de Bruxelles capitale. On peut dès lors se demander si ce phénomène n’est pas un phénomène essentiellement urbain (voire concentré dans les grandes villes) ou si d’autres espaces ne sont pas également concernés. L’objectif de cette communication est d’explorer cette question à partir de l’exemple belge et de répondre à trois questions : A. Comment est-il possible d’échapper aux registres de population ? Quels sont les mécanismes administratifs qui peuvent conduire à cela ? (cette question se basera sur une ethnographie administrative déjà réalisée pour l’essentiel) B. Quelle est la géographie de ce phénomène à l’échelle des communes belges ? Est-ce un phénomène urbain ou d’autres espaces plus ruraux sont-ils concernés ? C. Qui sont ces personnes qui échappent au registre de population ? Ont-elles un profil particulier ? Pour répondre à ces questions nous nous appuieront sur une démarche plus qualitative basée sur une approche ethnographie des administrations impliquées dans la gestion du Registre national et sur une analyse quantitative menée au départ des données du Registre de population pour la période 2011-2015.
Sanderson, J.-P., Leclercq, A., Pierre, A., Moriau, J., & Malherbe, A. (2021). Statistical invisibility through the prism of the Belgian Population Registers : What are the specificities ? Chaire Quetelet 2021, Louvain-la-Neuve. https://hdl.handle.net/2078.5/108384