L'objectif principal de cette étude est de présenter les bases d'une histoire de l'environnement en étudiant les changements induits par le colonisateur sur le milieu naturel du Congo et, en particulier, sur l'une de ses composantes, la faune sauvage. Selon une présentation thématique et diachronique, qui permet de dégager une dynamique accrue et une évolution entre les différentes parties que composent cette étude, celle-ci se divise en trois grandes articulations se basant sur l'ambivalence qui existe a priori entre deux thèmes principaux, l'un caractérisant les ambitions successives de la politique coloniale à l'égard de l'utilisation des ressources fauniques, l'autre, l'évolution des idéologies et des pratiques en matière de leur sauvegarde : posséder - protéger, 1885-1908; récolter - préserver, 1880-1930; mettre en valeur - conserver, 1925-1960. L'étude de ces relations, à travers les riches sources administratives, littéraires, documentaires, scientifiques et iconographiques et mises en perspective par des travaux plus récents sur des problématiques connexes pour d'autres colonies européennes en Afrique, ouvre de nouvelles perspectives pour l'histoire coloniale du Congo. Celles-ci démontrent une histoire en évolution constante, tant au niveau des idées que des pratiques, dont l'influence étrangère et internationale est loin d'être négligeable et révèlent deux champs essentiels qui se côtoient durant les septante-cinq années de présence belge en Afrique centrale : l'un s'applique à la volonté constante de s'approprier les richesses naturelles de cette immense région; l'autre, au désir de conserver la nature dans ce qu'elle possède encore d'intact. La nature congolaise, dans son ensemble, passe d'une condition d'inaccessibilité, d'isolement, d'obscurité à un objet utilitaire et de droit. Le colonisateur y met de l'ordre et l'uniformise, tout en en précisant les conditions d'accès par des codes écrits qui font table rase des situations antérieures de propriétés et d'usages. Il lui assigne également de nouveaux statuts et objectifs, en en devenant propriétaire et gestionnaire et en y introduisant une distinction entre les paysages "vierges" et les paysages "transformés" par sa main. L'exemple de l'appropriation des spécimens fauniques éclaire cette attitude. Des pratiques importées au Congo depuis la métropole (chasse moderne, récolte de spécimens zoologiques, gestion et contrôle de la faune) conduisent le pays à devenir le lieu privilégié des ambitions commerciales de l'Etat Indépendant du Congo puis de la Belgique et de la concurrence internationale en matière de chasse, de safaris et d'expéditions scientifiques. Ces pratiques mènent, en contrepartie, à réfléchir sur la nécessité de freiner la dilapidation de cette ressource, selon des objectifs divers de la politique coloniale elle-même et des ses orientations à travers le temps, mais aussi en fonction d'influences internes et internationales, du développement des connaissances scientifiques, des préoccupations nouvelles pour l'environnement et des changements progressifs des mentalités à l'égard de la nature en général et des populations humaines qui y vivent. Les réponses à ce questionnement concernent la mise sur pied d'une série d'outils et de procédés qui évoluent à leur tour et qui tournent autour des concepts de protection, de préservation et de conservation de la faune sauvage : mise sur pied d un appareil législatif visant à freiner les chasses et à protéger certaines espèces, création de réserves de chasse de statuts divers, domestication de certaines espèces utilitaires, récoltes scientifiques et exposition des espèces rares et en voie de disparition, sensibilisation à cette cause, programme de gestion et de contrôle de la faune, création d'agences spécialisées dans le domaine de sa chasse et de sa protection et, finalement, création d'un réseau de parcs nationaux. Ces derniers constituent le degré le plus accompli du programme de conservation de la faune dans la colonie belge. Créés pour sauvegarder les espèces endémiques de certains biotopes choisis, ils sont conçus comme des lieux privilégiés d'observations et de méthodes permettant la reconstitution des sols dégradés ailleurs et ambitionnent de fournir une source d'alimentation destinée aux générations futures du Congo. Ils deviennent, en contrepartie, le théâtre exemplaire d'une lutte idéologique et de terrain entre les autorités coloniales et celles des parcs nationaux, entraînant une lutte incessante entre les priorités de l'un et de l'autre : l'utilisation immédiate des terres au profit de la colonie, par et pour les populations locales, d'une part, le maintien de zones inoccupées permettant la régénération des biotopes, d'autre part.
Van Schuylenbergh, P. (2006). De l’appropriation à la conservation de la faune sauvage : pratiques d’une colonisation : le cas du Congo belge (1885-1960). https://hdl.handle.net/2078.5/66464