Les discours des acteurs convaincus peuplent le monde social. Il n’y a rien d’étonnant à cela. On peut y trouver au moins deux raisons, qui déclinent deux interprétations de terme « convaincu ». La première raison est que la plupart du temps, nous agissons dans une logique de sens pratique (et donc peu ou pas réflexive), autrement dit dans un régime de familiarité avec notre environnement. Tant que nous ne rencontrons pas d’accrocs, de brèche, de problème, nous ne mettons pas en doute le déroulement des choses, l’importance de tel ou tel élément, le bien-fondé de telle ou telle pratique (à la question : pourquoi faites-vous ceci, on répond alors : parce que c’est comme ça). Nous sommes, en un certain sens, pratiquement convaincus par ce qui ne nous dérange pas. Être convaincu signifie en ce premier sens « ne pas questionner ». La deuxième raison est qu’il nous arrive très souvent d’être impliqué dans des actions, des convictions, des croyances, que nous nous mettons à défendre lorsqu’on nous questionne à leur propos, parce que nous pensons que ces actes ou ces pensées nous engagent, qu’elles parlent de nous, qu’elles font qui nous sommes. Nous y tenons parce qu’elles nous tiennent. Pour une recherche en sciences sociales, les discours des acteurs convaincus s’avèrent être des éléments redoutables, mais redoutablement intéressants. Redoutables, parce qu’ils sont parfois difficiles à obtenir, et surtout malaisé à interpréter, mais extrêmement intéressants car ils permettent d’observer plus clairement qu’ailleurs des jeux de langage, des logiques discursives, des modèles normatifs à usage quotidien. J’aimerais, dans cet exposé, soulever quelques questions très concrètes sur les risques (plus que les opportunités, qui pourtant existent bien) que présente un tel matériau à partir de ma recherche doctorale qui porte sur l’expérience de lecture du développement personnel. Dans un premier temps, je parlerai quelque peu du contexte de la recherche, ses tenants et aboutissants. Ensuite, je présenterai une série de problèmes méthodologiques liés à la fois à la récolte et au traitement de mes données. Pour enfin aboutir sur les choix que j’ai opérés (choix discutables), et leurs implications. Je conclurai sur l’idée qu’à mon sens, il n’existe pas vraiment de règles fixes dans le traitement de ces discours qui pourraient automatiquement nous empêcher de verser dans un écueil, mais qu’on ne peut que faire appel à une sorte de discernement « scientifique » de la part du chercheur qui traite ces données.
Marquis, N. (2012). En deçà et au-delà du discours des ‘acteursconvaincus’. Quelle posture sociologique adopter face aux propos des lecteursde ‘développement personnel’? Méthodes et méthodologies en sciences sociales, UCL Louvain la Neuve. https://hdl.handle.net/2078.5/203840