Tiraillé entre l’impératif de « capter l’instant rare où le visage ôte son masque pour révéler son moi intérieur » (Edward Weston, 1939) et la revendication de négliger l’objet en faveur de « l’expression […] d’un certain idéal de l’artiste » (Antonin Artaud, 1921), c’est-à-dire entre vérité psychologique et autonomie esthétique, le portrait photographique moderne est défini en fonction d’une tension existant entre les forces d’expression du photographe et son modèle. Pour cette raison, Jean-Marie Schaeffer suggère que le portrait photographique est constitué sur « un pacte dont l’enjeu est la rencontre et la négociation de deux désirs. » Fondé sur les principes de la présence et de l’interaction, ce pacte est conclu par « des regards qui se croisent et qui s’éprouve mutuellement » au moment même où l’image est prise. En intercalant entre le créateur et l’œuvre le mode d’emploi, l’instruction ou encore le protocole, les artistes conceptuels proposent, dès les années 1960, une démarche qui permet d’ébranler radicalement le modèle esquissé. Les photo-textes de Douglas Huebler, en particulier, sapent systématiquement ce pacte portraitiste en faisant poser le modèle selon des stéréotypes prédéterminés (Variable Piece No. 101), en demandant à l’acquéreur de réaliser l’œuvre lui-même sur la base d’une feuille numérotée et de photos d’identité (Variable Piece No. 44), ou encore en s’appropriant de photos judiciaires pour mener une recherche systématique sur la relation entre identification et valeur d’échange (Duration Piece No. 15). Le pacte entre deux regards qui se croisent s’est transformé en contrat protocolaire où la distance spatio-temporelle entre l’artiste et le portraituré est une des conditions de l’œuvre. En plaçant cette pratique artistique dans la tradition de la photographie scientifique et judiciaire du 19e siècle d’une part, et dans le contexte de l’art des années 1960 de l’autre, je propose de comprendre les photo-textes de Huebler comme des actes protocolaires en usage pour la construction de portraits complexes. Comme tels, ils rejettent d’emblée l’idée du pacte existentiel, expressif et direct entre deux regards en faveur d’un contrat variable où la signification et la perception change en fonction du temps, de la mémoire et des conventions sociales, économiques et esthétiques.
Streitberger, A. (2012). Le portrait comme acte protocolaire. Les photo-textes de Douglas Huebler. Protocole et photographie contemporaine, Musée d’Art Moderne de Saint-Étienne Métropole. https://hdl.handle.net/2078.5/44744