La bien-être et sa quantification. Analyse de l'évolution des usages politiques de la notion de "bien-être" en Europe"

(2013) Constructions et Représentations du Bien-être — Location: Grenoble (France) (3.December.2013)

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Bien que très ancien, le concept de bien-être connaît depuis quelques décennies un regain d'intérêt. De plus en plus mobilisé dans les discours sociaux, écologiques, économiques, politiques et techniques, le bien-être semble rencontrer les intérêts et préoccupations de nombreux acteurs. Mais comme tout concept dès qu'il est largement approprié, le bien-être tend à devenir un terme « fourre-tout » dont le sens se vide autant qu'il se démultiplie. Il est dès lors ardu pour l'observateur de distinguer ce qui, dans la mobilisation du bien-être, relève de la volonté d'un véritable changement paradigmatique de ce qui tient de l’effet marketing. Cette place nouvelle accordée au bien-être se cristallise notamment dans les débats actuels autour des mouvements « au-delà du produit intérieur brut (PIB) » (Stiglitz et al., 2010; OECD, 2011; CEC-COM, 2009; FAIR, 2008). On y appelle à de nouveaux indicateurs de richesse, mieux corrélés au bien-être que ne l’est le PIB, lequel domine aujourd'hui l'orientation des politiques socio-économiques de la plupart des pays occidentaux. Cette focalisation sur la recherche d'indicateurs oriente de facto les réflexions sur l'expression quantifiable de ce que serait le bien-être d'une société et de ses membres. Dès lors, étudier aujourd'hui les usages politiques du bien-être implique de décrypter les enjeux de sa quantification (Desrosières 2010, Thiry 2012, Ogien 2010, Gadrey et Jany-Catrice 2007). Pour ce faire, il est utile d'appréhender les indicateurs comme objets de convention, au moins à deux égards. En amont, ils font l'objet de conventions : leur procédure d'élaboration nécessite la coordination de conceptions autour de référentiels communs. En aval, ils sont objets de conventions: une fois élaborés et utilisés, les indicateurs contribuent à la création et/ou de la diffusion d'un référentiel commun permettant la coordination de l'action. À cet égard, Desrosières (2000 [1993], 2008, 2010) attire l'attention sur le fait que quantifier, c'est d'abord convenir et ensuite mesurer : « l’idée de mesure, inspirée des sciences de la nature, implique que quelque chose existe déjà sous une forme mesurable selon une métrologie réaliste, comme une grandeur physique. Dans le cas des sciences sociales ou de l’évaluation des actions publiques, l’emploi immodéré du mot mesurer induit en erreur, en laissant dans l’ombre les conventions de la quantification. » (Desrosières 2010 : 4) Les travaux récents des grandes institutions internationales sur de nouveaux indicateurs de bien-être semblent souvent délaisser cet aspect conventionnel de la quantification pour se concentrer sur la mesure. En témoignent des intitulés comme « Rapport sur la mesure des performances économiques et du progrès social » (Commission Stiglitz), « Comment mesurer le progrès des sociétés » (OCDE) ou encore « Au-delà du PIB : mesurer le progrès, la richesse authentique et le bien-être des nations » (Commission européenne). C'est précisément la non-prise en compte de cette dimension conventionnelle dans la quantification du bien-être qui a motivé cette communication. S'il s'agit de convenir de ce qu'est le bien-être avant de le mesurer, il importe de permettre à une telle convention d'advenir en clarifiant les débats. C'est pourquoi nous n'entendons pas offrir ici une réflexion purement théorique sur le concept de bien-être mais bien une réflexion empirique, susceptible d’expliciter les positions en débats actuellement. Nous entendons mettre systématiquement en exergue les divergences et les contradictions entre acteurs institutionnels à propos du bien-être, souvent diffuses et peu perceptibles. A cette fin, nous dressons une typologie des savoirs, représentations et pratiques d'acteurs politiques européens en matière de bien-être. Nous fondons notre réflexion sur deux hypothèses centrales. La première : l'usage et la quantification tous azimuts du bien-être révèlerait l’absence d’un socle conceptuel commun sur cette notion. La seconde : l'absence d'un tel socle aurait deux conséquences majeures : d'une part, elle limiterait les usages politiques du bien-être et donc le potentiel d'institutionnalisation de nouvelles pratiques en la matière; d'autre part, elle accroîtrait le risque d'instrumentalisation du concept de bien-être a des fins potentiellement contradictoires. La présentation se structure comme suit. Une première partie expose les principaux usages du bien-être et de sa quantification dans l'histoire. Elle permet de situer notre étude à l'aune d'une perspective historique. Notre méthodologie est ensuite détaillée. Nos résultats, exposés en troisième partie, présentent systématiquement les savoirs (3.1.), les représentations (3.2.) et les pratiques (3.3.) des acteurs européens étudiés, en matière de bien-être. Ces résultats corroborent nos hypothèses et révèlent des singularités, observées à partir des années 2000, qui dessinent à nos yeux une nouvelle phase historique des usages politiques du bien-être. En guise de conclusion, la section 4 met en exergue les tensions qui caractérisent cette « nouvelle ère du bien-être » et attire l'attention sur les possibles mésusages politiques auxquels ces tensions pourraient mener.
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Citations

Thiry, G. (2013). La bien-être et sa quantification. Analyse de l’évolution des usages politiques de la notion de “bien-être” en Europe”. Constructions et Représentations du Bien-être, Grenoble (France). https://hdl.handle.net/2078.5/47067