Cette dissertation doctorale interroge le lien entre les conduites à risque et les transformations de la masculinité et de la paternité dans les quartiers populaires. Elle porte sur le sens des prises de risque extrêmes dans les milieux de vie, les constructions identitaires et les parcours d'hommes et de pères. Cette enquête ethnographique de trois années, réalisées dans des cités de logement sociaux, une 'cagnotte' populaire et un groupe de sans-abri, montre que les prises de risque et l'expérimentation des produits psychotropes font partie de la culture de la jeunesse. Les jeunes gens en abusent même parfois, par périodes. Avec l'âge, ils développent leurs facultés de gestion des plaisirs et des risques de la vie. Cependant, sur mes terrains d'enquête, touchés de plein fouet par la désindustrialisation et son cortège d'insécurisations sociales et mentales, les conduites "décalées" et immédiatement risquées font l'objet d'un processus de production continue. Elles permettent aux personnes aux revenus précaires de gagner leur vie dans les réseaux souterrains et de diversifier leurs réseaux de relations. Elles sont des conduites d'honneur qui répliquent à la honte de vivre en cité sociale. Elles aident des jeunes gens à se séparer de l'univers maternel, à se positionner dans un groupe de pairs et à construire leur réputation sur un territoire. Elles sont autant de conduites d'appel aux parents lorsqu'ils se désimpliquent, dépriment, se rigidifient, n'arrivent pas à assumer l'ensemble des fonctions de la parentalité. Dans la vie des sans-abri, elles s'intègrent dans des trajectoires qui conduisent certains sujets poly-traumatisés à s'autodétruire. La montée en puissance de la défiance, de l'individualisme, de l'instabilité des rapports sociaux et des tensions dans différentes sphères de la vie sociale (l'emploi, l'habitat, le groupe de pairs, la famille), en interactions organiques, exposent particulièrement les hommes et les pères. Pour assumer leur paternité, réguler leurs relations familiales et aider leurs enfants à modérer leurs prises de risque, ils doivent entrer dans des fonctionnements sensibles, des rapports négociés avec leur (ex)femmes et leurs enfants (ou leur nouvelle compagne et leurs beaux-enfants), auxquels la vie ne les a pas préparés. Certains ont des ressources et des sécurités identitaires qui leur permettent d'évoluer. D'autres se sentent "inutiles aux mondes", parqués en logements sociaux, sous perfusion des allocations, délégitimés par leur femme et leurs enfants. Ils vivent des souffrances psychiques, familiales et sociales qui s'interpénètrent. Leurs problèmes s'imbriquent, les processus de dérégulation interagissent dans leurs trajectoires et celles de leurs enfants. Cette fabrique de conduites à risque précarise les individus et leurs groupes d'appartenance. La violence sociale, les tensions identitaires et conjugales, les prises de risque extrêmes de leurs enfants mettent des hommes et les pères en mouvement. Leurs conduites, leur identité et leur parentalité ne sont pas figées. Si elles peuvent les déstabiliser, leurs crises peuvent aussi être créatrices. Des interlocuteurs ont trouvé des appuis dans différents réseaux sociaux. Les sociabilités qui se recomposent localement peuvent maintenir des protections autour des personnes, impulser des processus de régulation des risques, des évolutions identitaires et des transformations des paternités.