Afin d’aborder l’humour de Marguerite Duras, il est paru essentiel de s’interroger sur ce qui la faisait rire. Le matériel paratextuel abondant constitue à cet égard une source inestimable, qui peut éclairer, au-delà de la seule personnalité de l’écrivain ou du moins du personnage qu’elle crée à partir d’elle-même, la place que tient l’humour dans son œuvre. Dans la masse de ses entretiens télévisuels, radiophoniques ou écrits, son rire ponctue les échanges. Le rire s’infiltre là où réside une faille dans la raison, comme une insolence (au sens commun aussi bien qu’étymologique) lancée vers l’idéologie au pouvoir. Les portions du discours qui prêtent à rire contiennent (presque) toutes l’apparition d’une « incongruence » (selon le terme freudien) par rapport à une certaine doxa masculine qui domine encore la pensée dans la seconde moitié du XXe siècle. À partir de ce qui fait rire l’écrivain, il devient possible de relire et d’analyser ce qui provoque le rire de certains de ses personnages parmi les plus fameux, à commencer par la mère, telle qu’elle apparaît dans Un barrage contre le Pacifique, L’Éden cinéma, L’amant, L’amant de la Chine du Nord. À ce titre, il convient de réinterroger les motifs de l’enfance (c’est en effet lorsqu’elle interviewe des enfants que son rire se fait le plus fréquent et le plus sonore), de la féminité et de la folie, si présents chez Duras, et tous porteurs du rire qui chasse la raison. Le rire durassien peut être considéré sous l’angle d’une féminité nietzschéenne, sceptique à l’égard de toute prétention à la vérité et donc proche des traits prêtés par la doxa à l’enfant ou au fou, parce que l’exception (à la règle, au dogme, à la raison) est « la règle de son être » (Ainsi parlait Zarathoustra). Derrière le rire de Duras et/ou de ses personnages campe le désir de voir le monde courir « à sa perte », à tout le moins le monde tel qu’il se perpétue encore dans la seconde moitié du XXe siècle.
Meurée, C. (2011). Rira bien qui rira la dernière (des entretiens aux livres). Marguerite Duras, le rire dans tous ses éclats, Western Washington University (Bellingham, WA, USA). https://hdl.handle.net/2078.5/229315