Les développements récents de l’action de l’Union européenne (UE) dans les domaines de la Justice et des Affaires intérieures laissent à voir un univers dominé par les nouvelles technologies. Fichiers, données, réseaux informatiques et Big Data sont désormais les éléments constitutifs, pour ne pas dire l’essence même, du projet européen de sécurité intérieure. Plus que tout autre domaine, celui de la gestion intégrée des frontières extérieures de l’UE semble marqué par ce prisme de la technologisation. Mieux, les contrôles aux frontières ont servi de laboratoire pour de nouvelles pratiques de sécurité, tant et si bien que la problématique des frontières est désormais indissociablement liée à l’enjeu de la mise en place de « frontières intelligentes » (« smart borders »). Cette approche technologique de la frontière s’est récemment vu concurrencer par des pratiques et des discours alternatifs renvoyant à l’inverse à des conceptions autrement plus traditionnelles, pour ne pas dire anachroniques, de la frontière et des modalités de son contrôle. La crise des réfugiés de l’été 2015 combinée aux attaques terroristes de Paris, de Bruxelles et de Nice ont fait ressurgir au cœur de l’Europe – et même parfois au cœur de l’Union européenne – des barrières frontalières dont la matérialité semble opposer un démenti cinglant au projet de frontières intelligentes supposées être aussi efficaces en termes de contrôle qu’invisibles pour les voyageurs de bonne foi. Dans cet article nous nous attachons à comprendre comment s’articule ces deux mouvements contradictoires de virtualisation et de (re)matérialisation des contrôles aux frontières. Poursuivant sur la voie ouverte par les travaux récents de Laurent Bonelli et de Francesco Raggazzi [2014] consacrés à la permanence des pratiques dites « low-tech » – rédaction de notes, de rapports, de dossiers – dans le domaine de la lutte contre le terrorisme en France, cet article entend transposer ce type préoccupation au domaine de la gestion des frontières extérieures de l’Union afin d’en saisir les enjeux politiques. L’hypothèse que nous développons ici est que le renouveau de certains dispositifs low-tech, renouveau parfois très spectaculaire dans ses manifestation matérielles lorsqu’il prend la forme de barrières frontalières, s’explique peut-être moins par la croyance dans l’efficacité plus grande des ces dispositifs comparativement aux dispositifs technologiques élaborés dans le cadre du projet européen de frontières intelligentes qu’en raison de leur capacité supérieure à témoigner, auprès des citoyens, de l’action des pouvoirs publics dans la gestion des risques et des défis se présentant aux frontières de l’UE.
Duez, D. (2017). Des smart borders aux clôtures barbelées: la revanche du low-tech? Cahiers de la sécurité et de la justice, 4(38), 168-176 (NaN). (Original work published 2017)