La curiosité dans notre profession est parfois un vilain défaut. Une fois venu le temps de la réalisation, il se peut que l’on s’en veuille d’avoir voulu être curieux. Je n’ai retenu de l’invitation de Bernard Francq que le deuxième volet : « En dehors de toute contrainte, notamment de financement de la recherche, sur quoi aimeriez-vous travailler ?». À ce moment-là, je venais de découvrir le mouvement de la transition à l’occasion d’un séminaire de politique environnementale. Quelques temps auparavant, j’avais été captivé par la lecture de La dynamique de l’Occident, de Norbert Elias, qui m’apportait une toute autre perspective du changement politique que celle véhiculée habituellement dans la science politique. Le rapprochement entre l’ouvrage théorique de sociologie et l’expérience empirique s’est fait pour ainsi dire tout seul, une sorte de rencontre fortuite qui a donné naissance à ce texte. Par rapport à la manière dont Norbert Elias a décrit le processus de civilisation et interprété l’Ancien régime et la Révolution française, la transition écologique ne pourrait-elle être appréhendé comme une lame de fond annonciatrice d’une société nouvelle qui remplacerait celle que nous connaissons, qualifiée ici d’Empire ? Afin de guider cette démarche, je m’appuie sur trois propositions. Tout d’abord, il est nécessaire d’appréhender le changement comme une évolution dans le temps long, et non pas comme une rupture, si l’on veut comprendre les changements politiques. Ensuite, les rapports de concurrence entre les individus au sein de la société portent sur une lutte pour le contrôle de l’appareil de domination. Pour qu’il y ait changement de société, le groupe social qui véhicule les idées nouvelles doit s’emparer de l’appareil d’État. Enfin, cette lutte s’accompagne d’une confrontation entre systèmes de valeurs dans un but de distinction. Le groupe social émergent doit parvenir à imposer ses valeurs contre celles de l’élite. Ces trois propositions extraites de la lecture de Norbert Elias servent de fil conducteur pour savoir si le mouvement de la transition est annonciateur d’un changement de société, pour ne pas dire une révolution.
Aubin, D. (2014). Vers la fin de l’Empire? Une lecture du mouvement de la transition à la lumière de la sociologie historique de Norbert Elias. In Francq, Bernard; Scieur, Philippe (ed.), Etre curieux en sociologie (p. p. 24-272). Presses universitaires de Louvain. https://hdl.handle.net/2078.5/222391