Le travail démocratique : du caractère expressif, public et politique de l'expérience du travail dans les services : le cas des caissières de supermarchés syndiquées en Belgique
Depuis les années 1970, nous sommes entrés dans ce que l’on appelle communément la « société des services ». Actuellement, la part de l’emploi du secteur tertiaire représente et ce, dans tous les pays de l’Union européenne, autour de 70% de l’emploi de la population active. La contribution moyenne à la richesse nationale (PIB) du secteur se situe approximativement au même niveau. Le secteur des services, également appelé « industrie des services » et « secteur tertiaire », est un secteur d’activité multiforme où la qualité des emplois est fort variable. En son sein cohabitent les emplois parmi les plus qualifiés (dans les branches telles que la finance, la communication, l’immobilier) avec ceux parmi les moins qualifiés disponibles sur le marché du travail (commerce, hôtellerie, restauration, soins aux personnes etc.). Parce que le secteur des services concerne une part massive de l’emploi salarié et est le lieu de production de la majeure partie de la richesse nationale, son étude est dès lors d’une importance cruciale pour les sociétés développées, et la Belgique en particulier. D’autant plus que ce secteur est considéré comme le secteur de croissance du futur dans les économies développées, à la fois vivier d’emplois et lieu d’expérimentation des stratégies de flexibilité des entreprises. Pour prétendre à la pertinence et à la généralisation, une analyse de la nature du travail contemporain se devait donc d’aller au cœur de ce secteur. En son sein, j’ai retenu le terrain des supermarchés et le cas des caissières car cette catégorie professionnelle en contact direct avec la clientèle fonctionne comme une épure du travail dans les services. Et quelle est la pertinence de s’intéresser au travail peu qualifié plutôt qu’à l’autre extrémité du spectre : parce qu’il constitue pour la thèse que je vais défendre un « cas critique » au sens où on l’entend en méthodologie, un cas tellement contraignant que si l’hypothèse est confirmée dans ce cas là, elle l’est pour tous les cas moins contraignants, la contrainte réside ici dans le fait que la nature du travail à la caisse est considérée comme peu intéressante, monotone, apportant peu de reconnaissance, voire le mépris des clients. Le cas des caissières est donc extrêmement défavorable à la thèse d’un rapport expressif au travail. Et il est certain que c’est un travail peu qualifié qu’à peu près aucune des 100 000 caissières du groupe Carrefour au travers de ses 5000 points de vente en Europe ne doivent avoir comme premier choix sur la liste de ses ambitions professionnelles ce n’était le cas pour aucune des caissières que j’ai interrogée. Pourtant, malgré ces conditions idéales pour que l’employé développe un rapport largement instrumental à son travail, nous constaterons le contraire et parlerons d’ambiguïté signifiante du travail. Au travers de ce cas critique défavorable donc, notre thèse se verra dès lors confirmée avec force. Choisir parmi les emplois plus qualifiés du secteur des services augmentait en effet les chances d’être confronté à des employés développant un rapport expressif au travail basé sur l’intérêt et le sens, plus directement perceptible, de celui-ci. Le cas des caissières dans le secteur syndiqué de la grande distribution est critique à un deuxième niveau. Une fois établi le fait que l’expérience du travail émarge à la sphère publique et est de nature politique, la population des caissières est des plus favorable à l’émergence d’une expérience politique collective du travail. En effet, une fois l’ambiguïté signifiante du travail établie et la nature politique de l’expérience du travail au plan individuel, si dans des conditions hautement favorables à l’émergence d’une dimension collective de l’expérience politique du travail (conflit potentiel autour du régime domestique en vigueur, fortes traditions syndicales, secteur protégé, haut taux de syndicalisation), celle-ci n’émerge pas, c’est qu’il convient de décortiquer les conditions de l’organisation du travail et de la vie dans l’entreprise les stratégies patronales- pour voir comment elles contraignent le travail (la domination du régime politique d’interaction domestique dans les magasins) de même qu’étudier le travail des organisations syndicales afin de saisir le rôle qu’elles jouent (ou ne jouent pas) dans ce contexte. Ainsi, nous avons pu découvrir comment les capacités collectives des caissières à vivre au plan collectif leur expérience politique du travail étaient limitées dans leur émergence
Ferreras, I. (2004). Le travail démocratique : du caractère expressif, public et politique de l’expérience du travail dans les services : le cas des caissières de supermarchés syndiquées en Belgique. https://hdl.handle.net/2078.5/187343