(fr) L’objectif de cette thèse est de repenser le jugement sur les œuvres en faisant dialoguer l’esthétique kantienne avec les discours philosophiques et les pratiques artistiques contemporains. Au début des années 1990, en France, la notion de jugement a connu un regain d’intérêt lors de ce qui fut appelé la « crise de l’art contemporain », soit la perte supposée de critères pour juger les œuvres. Plusieurs philosophes prirent position quant à cette « crise » et réactivèrent la question de comment juger l’art aujourd’hui. La Critique de la faculté de juger de Kant (1790) apparut comme une référence majeure du débat. La première partie de cette thèse consiste à préciser les notions de « crise », d’« art contemporain » et de « jugement ». Elle montre (notamment à partir des pensées de Heinich et de Lenain) que ladite « crise de l’art contemporain » fut surtout une crise des discours sur l’art : de nombreux théoriciens ont manqué de saisir la spécificité de l’art contemporain ; ils déclarèrent l’art en crise alors que la crise est inscrite au sein même de ce genre. Crise du lieu de l’œuvre et crise du regard sur les œuvres : il nous a semblé important d’analyser cette double déstabilisation inédite pour comprendre la nouvelle condition du spectateur et ses enjeux actuels pour la question du jugement. Une deuxième partie est dédiée aux « diagnostics philosophiques » de la crise. Selon Yves Michaud, celle-ci marquerait la fin d’une utopie d’origine kantienne, selon laquelle l’art permettrait de créer une communauté de goût homogène parmi les hommes. Le nouveau régime pluraliste de l’art rendrait vain tout désir de « commun » (de critères impartiaux, par exemple). À l’inverse, selon Marc Jimenez, l’époque actuelle pâtirait d’un réel manque de « commun », le capitalisme ayant transformé le « sens commun » kantien en un « chacun pour soi / pour consommer » mortifère. La troisième partie de cette thèse entend approfondir la question du commun en partant de la présentation jimenezienne du débat philosophique français autour du jugement – dont les intervenants principaux sont Gérard Genette, Jean-Marie Schaeffer et Rainer Rochlitz. Jimenez répartit les positions en vigueur selon la thèse et l’antithèse de l’Antinomie kantienne du goût. Notre propre analyse a montré que si le débat contemporain s’inscrit toujours dans la présentation kantienne du problème du jugement, il ne s’y résume pas – notamment au regard des nouveaux héritages des auteurs et des nouvelles distinctions qu’ils proposent (à propos du jugement en particulier). Ces résultats ont permis de tracer des ponts entre des visions d’apparence antithétiques, de préciser notre propre vision du commun et de pointer une caractéristique essentielle du jugement (éludée par la « crise ») : sa multiplicité. C’est pour souligner cet aspect et apporter des clés pour juger que nous proposons, dans la quatrième partie, une typologie du jugement et une réinterprétation du « comme si » et du sens commun kantiens à la lumière de l’art contemporain. Nous montrons que le spectateur contemporain n’est jamais seul face à l’œuvre – chaque proposition le confronte à une multiplicité de verdicts – et que tout jugement artistique comporte une part de choix – il s’agit toujours d’étendre ou de restreindre le périmètre que nous accordons à la valeur artistique d’une œuvre. Mais s’il semble vain de chercher à fixer cette dernière de manière certaine et absolue, cela ne signifie pas que tout jugement se vaut. Certains sont plus éclairants et ouvrent plus d’horizons que d’autres. Telle est notre réponse à la question « Comment juger les œuvres aujourd’hui ? » : en visant l’universel – mais sans jamais perdre de vue les œuvres.