Les disfluences Les études sur la langue parlée ont permis de dégager des phénomènes propres à l’oral, qu’on regroupe souvent sous l’appellation générale de disfluences. On entend par là un certain nombre de traits liés à la production de la langue parlée, d’« achoppements » dans la linéarité de l’énoncé, de marques du discours en cours d’élaboration. Ces phénomènes sont inhérents aux productions orales, même si leur fréquence semble dépendante de la planification ou non de l’énoncé. Au lieu de la disfluence, le déroulement linéaire est brisé et l’on assiste à un piétinement sur l’axe syntagmatique, qui a été modélisé par Shriberg (1994 : 7-9), à la suite notamment de Levelt (1983). Les amorces Dans cette communication, nous nous intéressons à l’une de ces marques de disfluence, les amorces de mots. Nous appelons amorce le phénomène langagier qui consiste en « une interruption de morphèmes en cours d’énonciation » (Pallaud 2002 : 79). Selon BlancheBenveniste et al. (1990), l’amorce participe d’un phénomène d’anticipation, marqué par des allées et venues sur l’axe syntagmatique. L’exemple suivant est un cas typique d’amorce. Le morphème interrompu – noté dans la transcription par un tilde collé directement à la droite de celui-ci, au lieu de l’interruption – est complété plus loin dans l’énoncé, où il est repris sous sa forme pleine : (1) il est parti ce matin très tôt et il revient pas avant vendr~ vendredi matin (<285_19>, F, 29, F) Typologie et analyse des amorces Dans cette communication, nous analysons 300 amorces issues du corpus Les Vocaux (Glikman et Fauth 2022). Nous reprenons la typologie de Pallaud (2002), qui distingue les amorces complétées (cf. l’exemple 1 ci-dessus), les amorces corrigées (2) et les amorces abandonnées au profit d’une autre construction (3) : (2) puis elle a répon~ elle a dit faut faire une danse de la pluie (<365_26>, A, 34,B) (3) mais en même temps si je réussis sans heures d’auto-école je vais me dire ah ben c’est cool j’ai économi~ enfin après c’est pas pour l’argent que ça coute (<105_23>, F, 22, B) Certaines amorces du corpus sont inclassables, d’autres participent d’une séquence de plusieurs amorces qui s’enchainent. La répartition selon le type d’amorce est la suivante : Types d’amorces Ventilation complétées 47,6 % (143) corrigées 19 % (57) inachevées 18,6 % (56) inclassables 3,6 % (11) séquences 11 % (33) table 1. : ventilation selon le type d’amorces Si certaines amorces sont inclassables, c’est notamment parce que la séquence amorcée est souvent très brève (une seule consonne ou une seule voyelle), comme l’illustre le tableau suivant qui indique la longueur de l’amorce : Longueur n= consonne 171 voyelle 20 1 syllabe 90 2 syllabes 16 3 syllabes 2 4 syllabes 1 table 2. : longueur de l’amorce Contrairement à ce que l’on rencontre dans le phénomène de répétition (Dister 2007 ; Henry et Pallaud 2003 ; Pallaud et Henry 2004), les amorces concernent majoritairement les mots lexicaux : Classe grammaticale N= nom 43 verbe conjugué 35 pronom sujet 29 verbe à l’infinitif 23 déterminant 18 adverbe 14 participe passé 14 pronom clitique 13 préposition 9 adjectif 8 adverbe composé 7 nom propre 3 conj. coordination 3 conj subordination 2 ponctuant 2 pronom relatif 2 table 3. : classe grammaticale des amorces Nous comparons ensuite nos résultats avec ceux obtenus dans des conversations non planifiées. Nous pouvons conclure de notre étude que le phénomène disfluent de l’amorce de mots ne distingue pas les vocaux, énoncés généralement brefs qui obéissent à des contraintes propres, de données orales obtenues dans le cadre de longs entretiens semi-dirigés. Références bibliographiques citées Blanche-Benveniste, Cl., Bilger, M., Rouget, Chr., van den Eynde, K. (1990). Le Français parlé. Études grammaticales. Paris. CNRS Éditions. Dister, A. (2007). De la transcription à l’étiquetage morphosyntaxique. Le cas de la banque de données textuelles orales Valibel. UClouvain. Glikman J., C. Fauth (2022). Un nouvel accès à la parole spontanée : les vocaux. 34e Journées d’Études sur la Parole, JEP2022, 154 162. ISCA. doi.org/10.21437/JEP.2022-17 Henry, S., Pallaud, B. (2003). Word fragments and repeats in spontaneous spoken French, R. Eklund (Éd.), Proceedings of DISS’03. Disfluency in Spontaneous Speech Workshop, (5-8 Septembre 2003, Göteborg University, Sweden), Gothenburg Papers in Theorical Linguistics 90, pp. 77-80. Levelt, W. J.M. (1989). Speaking : from intention to articulation. Cambridge. MIT Press. Pallaud, B. (2002). Les amorces de mots comme faits autonymiques en langage oral. Recherches sur le français parlé 17, Université de Provence, 79-101. Pallaud, B., Henry, S. (2004). Amorces de mots et répétitions dans les énoncés oraux, Recherches sur le français parlé 18. pp. 201-229. Shriberg, E. (1994). Preliminaries to a Theory of Speech Disfluencies, Université de Berkeley, Thèse non publiée.
Dister, A. (2025). « j’arrive pas à faire des longs vocaux il faut que je réfl~ respire entre les deux hum… À propos des amorces de mots dans un corpus de vocaux ». Journées de linguistique de corpus, Lyon.