La question de la « fin » occupe une place privilégiée dans la littérature viatique des XXe et XXIe siècles : non seulement la pratique du voyage, l’expérience du monde semblent menacées, mais la possibilité d’en rendre compte paraît elle-même mise en doute. Si le chapitre initial de Tristes tropiques (1955) se révèle, à ce titre, emblématique, on est forcé de constater que très nombreux sont les récits de voyage qui entonnent un même chant funèbre, décliné selon des registres divers, cultivant ainsi « la vision pessimiste d'une disparition de l'altérité, plaçant les espaces lointains sous le signe de l'éphémère, du déclin, du glissement irrémédiable et parfois fascinant, vers une dissipation dans la monotonie culturelle mondiale » (Moura, La Littérature des lointains, 1998 : 409). Méritent dès lors l’attention, dans ce contexte, les récits de voyage qui, à l’instar d’Oreille rouge d’Eric Chevillard (2005), ne se contentent pas de reproduire les clichés (en matière de pratique voyageuse ou d’écriture), mais les dépassent, franchissent une autre frontière, non plus géographique, mais stylistique et/ou narrative, conviant ainsi le lecteur à l’exploration – voire au génie – de l’écriture, peut-être davantage que du lieu. Le travail sur la construction/fragmentation du texte, la distance ironique, le dédoublement du narrateur/voyageur, les jeux sur la langue permettent indéniablement à Chevillard de « réinventer » le voyage, mais aussi de creuser, par ce biais, une des dimensions importantes du champ littéraire contemporain, celle de l’écriture de soi.
Hambursin, O. (2016). Fin de partie au Mali: Oreille rouge d’Eric Chevillard. Les Lettres Romanes, 70(1-2), 47-67. https://hdl.handle.net/2078.5/183806 (Original work published 2016)