(fr) Dans une narration, l’ironie est un procédé basé sur une supériorité du lecteur sur un ou plusieurs personnages, et il n’y a pas de raison qu’il en aille autrement dans les récits bibliques. Mais comment l’ironie intervient-elle dans le dispositif narratif de ces récits, et que vient-elle y faire ? Quels effets permet-elle de ménager chez le lecteur, que d’autres techniques narratives ne pourraient produire ? En quoi sert-elle la stratégie rhétorique du narrateur ? En quoi reflète-t-elle son système de valeurs ? Voilà les questions principales que cette recherche explore dans deux récits bibliques très différents l’un de l’autre. L’un, écrit en hébreu, a l’allure d’un récit de fiction : c’est l’histoire de Joseph et ses frères dans le livre de la Genèse ; rédigé en grec, l’autre a de fortes affinités avec le genre « biographie » : c’est le récit du ministère galiléen de Jésus dans la première partie de l’évangile de Marc. La première étape de la recherche consiste à explorer différentes théories de l’ironie en vue de dégager une définition opératoire de ce procédé littéraire à l’usage de l’exégèse biblique francophone. À la différence du concept anglo-saxon d’irony, en effet, le français inclut dans l’ironie une dimension de comique, voire de moquerie. Dans la deuxième étape, les deux récits bibliques sont soumis successivement à une analyse narrative, attentive au fonctionnement de l’ironie. Ce type de lecture, en effet, dispose des outils adéquats, d’une part, pour observer comment l’ironie est mise en œuvre par les narrateurs, d’autre part, pour mettre en évidence les possibles effets de lecture programmés au moyen de ce procédé. La troisième et dernière étape synthétise les données issues de la lecture narrative de chaque récit, de manière à pouvoir confronter ces données. Il s’agit de faire ressortir les ressemblances et les divergences au plan de la narration quant au fonctionnement de l’ironie dans ces récits très différents, de préciser les effets émotionnel et axiologique de l’ironie, et de dégager quelques incidences théologiques de cette façon singulière d’orienter le lecteur. La recherche a permis de mettre en lumière un fonctionnement similaire de l’ironie dans la Genèse et en Marc. De la même façon ici et là, le procédé joue sur la relation que le narrateur établit au fil du récit entre le lecteur et les personnages. Que cette relation soit de proximité ou de distance dépend du savoir distillé au lecteur. En mettant le lecteur en position supérieure par rapport aux personnages, le narrateur suscite chez lui, grâce à l’ironie, des émotions et des sentiments variés qui l’amènent à apprécier ou à juger les personnages et leurs actions. Cela contribue à l’établissement d’un système de valeurs qui permet, entre autres choses, de disqualifier certaines idées erronées sur le divin.