Marches romanesques et fictions de l'espace quotidien. Etude de deux oeuvres : Caprice de la reine de Jean Echenoz et Une vie en l'air de Philippe Vasset
« Sept récits, sept lieux : un parc, un pont, un fond sous-marin, le Suffolk et la Mayenne, Babylone et Le Bourget ». Tel est le résumé placé en quatrième de couverture du recueil Caprice de la reine (2014) , qui rend explicite l’attrait qu’exercent l’espace et la géographie sur l’esthétique de Jean Echenoz , « cartographe de son temps ». Cartographe, Philippe Vasset l’est aussi, tant les cartes et les déambulations dans l’espace constituent la matière première de son entreprise littéraire. Son dernier roman en date, Une vie en l’air près de deux cents pages à une construction laissée à l’abandon dans la région de la Beauce, une structure en béton longue de dix-huit kilomètres, destinée à supporter l’aérotrain inventé par Jean Bertin en 1968. À travers la longue histoire de cette ancienne voie d’essai, le roman cristallise les principaux enjeux de l’esthétique de l’écrivain : la mobilisation de ressources documentaires, le rapport aux autres médiums artistiques, la capacité de la littérature à sortir de la sphère du livre, l’enquête comme mode de récit privilégié et l’exploration de l’espace . Précisément, c’est cette dernière perspective d’analyse que nous retiendrons ici, tant la description des rails de l’aérotrain et le rapport que le narrateur noue avec ce dernier fondent substantiellement le contenu du roman. L’exploration de l’espace structure également les nouvelles du recueil d’Echenoz et revêt plusieurs formes : un panoramique dans la promenade Vingt femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens des aiguilles d’une montre, trois flâneries dans Trois sandwiches au Bourget ou un projet d’arpenteur dans Caprice de la reine. Parmi les narrateurs ou les protagonistes en déplacement dans l’œuvre d’Echenoz, nous nous proposons d’étudier la figure du marcheur, figure récurrente puisqu’elle apparaît notamment dans Je m’en vais, Au Piano, Jérôme Lindon ou au début d’Envoyée spéciale. Même si leurs esthétiques s’avèrent très différentes, Echenoz et Vasset font partie de ces auteurs dont les œuvres s’inscrivent dans le tournant spatial qui a bouleversé la dernière décennie du XXe siècle. La fin des années 1980 est en effet le théâtre d’un changement de paradigme qui inaugure, comme l’annonçait déjà près de vingt ans plus tôt Michel Foucault, « une époque de l’espace ». Ce bouleversement épistémologique marque tout à la fois le champ des sciences humaines et les productions culturelles, parmi lesquelles la littérature . De fait, nombreux sont les auteurs qui font de l’espace une voie narrative privilégiée pour bâtir des intrigues romanesques ou pour expérimenter des démarches littéraires. Jean Echenoz et Philippe Vasset en sont sans doute deux éminents représentants : l’un et l’autre se livrent à des descriptions et des mises en forme singulières de l’espace par le biais des mouvements de leurs narrateurs, qui donnent lieu à une prise de recul et un questionnement des logiques de constructions de cet espace. En liant intimement leurs techniques narratives aux mouvements romanesques, ces auteurs déjouent, sous le couvert de narrateurs mobiles, souvent désorientés, en décalage par rapport à l’espace qu’ils pratiquent, certains impensés ou discours critiques qui voient dans l’errance et les déplacements continuels des personnages la simple illustration romanesque d’une prétendue désubjectivation de l’individu contemporain. Les narrateurs d’Echenoz, oscillant en permanence entre l’arpentage et la flânerie, réactivent ainsi le spectacle des ruines et des déchets de l’espace urbain dans un mouvement caractéristique de la littérature contemporaine marquée, selon Lionel Ruffel, par « l’abandon de la démarcation entre le passé et le présent » , tandis que le narrateur fabulateur de Vasset met en récit l’espace pour pouvoir l’habiter autrement, pour en saisir le revers. À l’instar des narrateurs d’Un livre blanc et de La conjuration, celui d’une Vie en l’air explore les marges de l’espace urbain, à la recherche de lieux cachés susceptibles d’accueillir des déambulations empreintes d’imaginaire et de leur donner forme.
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Delcour, M., & Ieven, E. (2022). Marches romanesques et fictions de l’espace quotidien. Etude de deux oeuvres : Caprice de la reine de Jean Echenoz et Une vie en l’air de Philippe Vasset. In Catherine Haman, Dorota Sikora, Georges Kleiber (ed.), L’espace dans le roman français contemporain. Presses universitaires de Rennes. https://hdl.handle.net/2078.5/228578