Cet article se propose de raconter un épisode peu connu de la vie du philosophe Gaston Bachelard : celui au cours duquel il commande à son ami le graveur Albert Flocon la maison de ses rêves : « un ermitage de philosophe dans la nature » . Ce dernier lui gravera successivement « un bureau d’architecte » et « un atelier de géomètre », tels que les désigne le philosophe, tous deux cependant incapables de satisfaire à sa requête. Cette commande et le désarroi que génèrent les réalisations de Flocon vont constituer l’enjeu de ce texte qui sera construit comme une enquête autour de la déception de Bachelard. Pour la mener à terme, il faudra entreprendre ce que l’on peut qualifier d’« expertise d’onirisme » des espaces dessinés par Flocon, démarche au cours de laquelle on comprendra que la « maison rêvée » de Bachelard ne peut se figer dans une représentation picturale car elle doit rester une image intérieure qui anime les rêveries d’un philosophe qui s’accorde « le droit de rêver » et ce afin de dynamiser son « travail » philosophique, mais aussi et peut-être avant tout d’habiter le monde. Pour Bachelard, l’être n’est jamais totalement jeté dans l’univers : la maison « est le premier monde de l’être humain. (…) La vie commence bien, elle commence enfermée, protégée, toute tiède dans le giron de la maison » . Et pour habiter le monde on pourra toujours se reposer sur une maison intérieure construite à partir des premières images de sa maison natale avec lesquelles se compénétreront celles des différentes demeures de sa vie. Tel est l’enjeu conceptuel de ce texte. En effet, cette enquête permet d’approcher par une voie nouvelle le concept bachelardien de « maison onirique » que l’on peut brièvement définir ici comme un corps d’images dynamiques auquel on peut accéder par la rêverie et qui agit comme une force de protection sur le rêveur. L’existence de cette maison onirique est illustrée par les traces d’une véritable « pratique » personnelle des images de la maison que l’on peut détecter au sein même des écrits de Bachelard. Enfin, une place de choix est faite aux poètes puisque l’on montre comment ceux-ci ont aidé Bachelard à réfléchir sur l’imaginaire de la maison en lui faisant découvrir que même « les maisons à jamais perdues vivent en nous » .
de Witte, M. (2019). Enquête autour d’une déception : la maison rêvée de Gaston Bachelard. A l’épreuve, 5. https://hdl.handle.net/2078.5/170369 (Original work published 2018)