(fr) Cette thèse s’attache à mettre en évidence l’importance cruciale de la question temporelle dans l’œuvre de Céline. Le temps et son corollaire, la finitude, sont la fracture à laquelle son imaginaire tente d’apporter une réponse, le constat devant lequel sa poétique se dresse. La question du temps est une question de pouvoir. Céline cherche dans l’autorité inhérente à l’auctorialité le moyen de mener une révolte contre la dictature de Chronos pour rendre à l’homme son mot à dire face à la fatalité du destin. Cette quête passe par l’exploration d’une série de postures qui sont les incarnations de stratégies envisagées face au temps pour diriger la plume et la vie. Dans ce mouvement, l’écriture trouve des matrices signifiantes dans des figures mythiques – Chronos, Ulysse, Orphée, les Parques – dont l’irradiation à l’arrière-plan du texte a été mise en évidence. Le point de départ de cette recherche est la posture de la victime. La conception célinienne du temps, caractérisée par la haine du changement, plonge ses racines dans l’imaginaire du petit commerce de mode. Dans Mort à crédit, l’auteur développe une conception de la temporalité comme une comptabilité à maintenir en équilibre face à un banquier – Chronos – qui n’alloue que peu de crédits, dans un univers en mutation permanente soumis à des mouvements imprévisibles. L’association de la durée avec la mort trouve une confirmation dramatique dans le traumatisme de la Première Guerre mondiale qui balaie toutes les certitudes. Face à cet événement, Céline explore deux postures contradictoires, celle du héros, qui se fait le bras armé du temps destructeur, et celle de l’errant, lâche et angoissé. Au fil de son odyssée, Bardamu remet en question les réponses que les sociétés ont forgées pour résoudre la question du sens de l’existence. Loin de ce nihilisme, le pamphlétaire martèle ses certitudes raciales et développe une lecture de l’Histoire fondée sur le mythe des quatre âges. Le passage de la fiction au genre de la polémique politique implique une rupture dans le rapport de l’écriture au temps. Les pamphlets sont des textes saturés par l’actualité, animés par l’urgence d’agir sur le présent pour modifier le cours de l’Histoire. Ils requièrent une image du discours et de son énonciateur de nature à assurer leur performativité et à justifier leur violence. Le pamphlet voit alors la réintroduction d’une posture d’héroïsation et l’exacerbation d’un imaginaire aristocratique. Après la guerre, Céline se voit contraint de redéfinir sa posture auctoriale en tentant de tirer parti des polémiques qui l’entourent. Il se situe face à l’Histoire en dandy qui tente d’apposer sur elle la signature de son style. Le chroniqueur se met en scène sous les traits d’un Orphée revenant des Enfers, seul à même de ressusciter le passé par le filage du texte qui s’oppose au filage des Parques. Il rêve de survivre, grâce à l’acte du lecteur, comme une sorte de spectre qui n’en finira pas de hanter la littérature
Lavenne, F.-X. (2015). Céline contre Chronos : du pamphlet au roman, une posture auctoriale pour défier le temps destructeur. https://hdl.handle.net/2078.5/89559