« Réparer les vivants » : le titre de ce roman récent de Maylis de Kerangal témoigne du fait que, si la littérature contemporaine accorde une attention accrue au pouvoir des fictions ou des images sur les vies de ceux qui les consomment, c’est dans une perspective qui rompt avec la méfiance antérieure pour les dangers occasionnés par la sphère esthétique. En effet, si, depuis les malheurs tragiques ou comiques de Paolo et Francesca ou de Don Quichotte, on a souvent mis l’accent sur la nocivité de l’œuvre d’art, il semble aujourd’hui qu’à cette première face du pharmakon artistique soit adjointe une seconde face, qui souligne que l’art peut faire œuvre utile, consoler et guérir, libérer et apaiser. Dans ce contexte, le mythe est un objet particulièrement fécond : d’un côté, il expose et légitime le discours parfois écrasant de la communauté ; mais de l’autre, il permet aussi de réviser ces récits, d’en dépasser les traumatismes par la force de la parole et de reconstituer une communauté choisie soudée autour de valeurs hétérodoxes. Or, ce mouvement d’interrogation sur les pouvoirs de l’art et du mythe, tantôt néfastes, tantôt thérapeutiques, Méduse en apparaît comme l’une des figures tutélaires, tant elle est elle-même définie à travers une série oxymorique qui la présente comme un être ambivalent, capable du meilleur comme du pire : c’est ce dont témoigne cette phrase de l’Ion d’Euripide qui pourrait servir d’épigraphe à cette réflexion et où le personnage de Créuse évoque « deux gouttes, provenant du sang de la Gorgone […] L'une donne la mort, l'autre guérit les maux ». La dualité du personnage est en effet soulignée à la fois par le mythe originel et par son inscription dans la culture européenne depuis l’Antiquité : Hésiode rapporte qu’au moment où Persée coupe la tête de la Méduse, deux êtres en sortent, Chrysaor, futur père de héros, et Pégase, qui révèle la source de la poésie en traversant le royaume des Muses , soulignant la concomitance de la destruction et de la création dans l’histoire de Méduse et son lien avec le domaine de la création esthétique puisqu’on lui doit indirectement la découverte de la poésie. Cette perception oxymorique est un élément fondamental de la réception de la figure, par exemple chez les romantiques pour qui, comme l’a souligné Mario Praz , elle est le parangon de la créature horrible et belle à la fois. Or, ce qui m’intéresse tout particulièrement est que cette nature double a partie liée avec la question de la représentation et celle du regard portée sur cette représentation : d’un côté, le regard de la Méduse donne la mort, mais de l’autre, les figurations de sa tête coupée acquièrent pour celui qui la contemple une fonction apotropaïque – elles sont utilisées pour détourner le mauvais sort, en référence au bouclier de Persée et d’Athéna où le regard de la Méduse morte terrifie l’ennemi. Méduse apparaît donc comme le modèle d’une puissance maléfique qui, passée au prisme d’une représentation, se transforme en pourvoyeuse de bienfaits : à ce titre, son histoire interroge la valeur des processus de création et de représentation et elle peut à bon droit faire office de muse, comme le suggère Inge Stephan . Mais comment Méduse peut-elle être une muse pharmakon, dont le pouvoir pétrifiant peut se transformer en force positive ? Ce sont les conditions de cette transformation que je voudrais interroger en confrontant, au sein de la littérature russe, deux types de regard sur la Méduse, celui de la poésie moderniste du début du XXe siècle et celui de la littérature contemporain russe, à travers l’étude d’une nouvelle fantastique, « La Méduse de cristal » (1985) de Lioubov Alferova, qui sera le seul texte sur lequel je pourrais me concentrer ici, mais qui a une valeur assez exemplaire du réinvestissement récent de la figure de Méduse dans le contexte russe. Cette mise en regard permet d’isoler deux façons de se rapporter au mythe qui se déploient de part et d’autre du pharmakon méduséen, susceptible tantôt de pétrifier, tantôt de proposer une protection bienveillante.
Feuillebois, V. (2018). Méduse pharmakon : du regard qui pétrifie à « La Méduse de cristal » (Lioubov Alferova, 1985). In Sylvie Humbert-Mougin (ed.), Les mythes féminins dans la littérature contemporaine : déplacements et recentrements. Presses Universitaires de Tours. https://hdl.handle.net/2078.5/181052