De par sa situation géographique, la libéralité de ses institutions politico-judiciaires, et sa supposée hospitalité, la Belgique est au XIXe siècle considérée comme une terre d’asile privilégiée pour tous les réfugiés politiques en Europe. Parmi tous ces étrangers résidant en Belgique, la communauté des émigrés français est une minorité importante, en représentant approximativement 25 à 32% jusqu’en 1914. Cette présence française en Belgique, si elle reste numériquement stable, est toutefois directement influencée par les soubresauts de la politique intérieure française, et en corollaire à l’état plus ou moins bon des relations franco-belges. À cet égard, le Second Empire est sans conteste une période des plus troublées, tant par la détérioration des relations entre les deux États, que par l’arrivée en Belgique de nombreux proscrits, venus y trouver un refuge où continuer leur lutte. Mais quel regard les populations belges jettent elles sur ces réfugiés français venus trouver asile en Belgique ? Avant d’aller plus loin, il convient de s’arrêter un instant sur le problème de l’identité nationale, directement lié à celui de la perception de l’autre : comment les Belges, indépendants depuis seulement une petite vingtaine d’années, s’identifient-ils et se différencient-ils d’un étranger ? Cette question est d’autant plus cruciale dans le cas présent que Français et Belges du sud du pays se ressemblent sur bien des points, tant culturels que linguistiques. Un ouvrier flamand, qui ne parle que le patois de sa ville et parfois quelques mots de français, peut-il vraiment différencier un commerçant venu de Liège de ceux venant de Lille ? Plus important encore, cette distinction a-t-elle un sens à ses yeux ? Outre ces premières interrogations, les relations qui se tissent entre belges et proscrits du Second Empire, au sein desquels les intellectuels, écrivains, publicistes et éditeurs, occupent une place importante, ne manquent pas d’intriguer. S’ils suscitent généralement la sympathie des élites libérales belges, avec qui ils partagent une culture politique commune, l’arrivée de ces proscrits n’est toutefois pas toujours des plus paisible. Si certains Français s’amusent des belgicismes et autres spécificités langagières du plat pays, d’autres ont plus de mal à s’accommoder à leur nouvelle vie d’exilés. De même, la mainmise que les réfugiés français exercent dans quelques secteurs tels que la presse ou le théâtre n’est que modérément appréciée par certains Belges, qui y voient les prémisses d’une invasion culturelle, dans un climat géopolitique tendu lui aussi par la menace d’une invasion militaire. Les tensions qui en découlent ne dépassent pourtant jamais le stade des mots, en dépit de la violence de ceux-ci. Loin d’être à sens unique, les échanges entre ces proscrits et les populations belges ont considérablement influencé et enrichi la vision respective des uns et des autres. Ces influences croisées sont donc d’une importance capitale pour la bonne compréhension de la dialectique nous/autres, que cette communication se propose d’aborder.
Chevalier, C. (2019). Des étrangers indésirables? Les proscrits du Second Empire en Belgique (1851-1870). Annales de l’Est, 22(3), 199-215. https://hdl.handle.net/2078.5/113657 (Original work published 2019)