Mon hypothèse est que le principe d’incomplétude peut être considéré comme un des principaux « facteurs qui contrarient la concaténation de la fable » (pour citer l’appel à contributions). De l’invention de la psychanalyse à la théorie de la relativité, ce principe détermine toute la modernité. Sans exclusivité, certes : on pourrait remonter à Pascal. Mais il devient structurant, au point de venir se loger au cœur du discours de la science, comme en atteste sa formulation la plus radicale : les deux théorèmes d’incomplétude établis par le logicien et mathématicien Kurt Gödel en 1931. L’affirmation d’un tel principe n’annule évidemment pas le principe de causalité, mais elle génère une incertitude sur sa validité, dès lors qu’elle amène à penser l’humain dans le cadre d’un univers infini et donc « intotalisable ». Un nouvel « ordre du discours » s’impose alors, qui doit composer avec cette donnée nouvelle : l’impossibilité d’ancrer la chaîne des causalités. Telle est l’aporie potentielle à laquelle est désormais confronté le dramaturge. Dans mon exposé, je me propose de distinguer, pour les comparer, deux figures de cet infini. Le premier, qui me semble déterminer la dramaturgie de Duras, par exemple, rapporte la fable à une cause première irreprésentable, un hors-sens que le langage ne peut cerner, mais que l’énonciation théâtrale s’attache à révéler par des procédés dramatiques nouveaux ou par un usage renouvelé de procédés donnés. La seconde, dont la dramaturgie de Jean Genet livre un exemple saisissant par sa radicalité, met en évidence les effets d’une causalité asymptotique, le noyau du drame résidant dans l’épreuve du langage en tant qu’il entraîne le sujet dans les méandres d’une chaîne signifiante qui ne se boucle jamais.
Piret, P. (2025). Causalité et incomplétude. En relisant Les Nègres, de Jean Genet. Publications numériques du CÉRÉdI. Hasard et nécessité au théâtre. XIXᵉ-XXIᵉ siècle, Rouen. https://hdl.handle.net/2078.5/255575 (Original work published 2025)