Ni enquête policière ni traité de philosophie ni récit de vie, ce livre transgenre hybride ces catégories en ouvrant leurs frontières, afin d’inventer une nouvelle manière de faire de la politique en la pensant qu’elle qualifie de « philologie politique ». Revendiquant l’héritage croisé d’Arendt et de Castoriadis, l’autrice tente de faire droit à la complexité d’un événement singulier tout en essayant d’en dégager un schème général (et non universel) d’action interprétative, ce qu’elle appelle un rythme social-historique. Pour ce faire, elle commence par revendiquer un certain positionnement subjectif, aussi bien intellectuel qu’émotionnel, en relatant son improbable rencontre avec une jeune mère africaine en souffrance et son émotion à l’entendre parler de sa petite fille. Cet événement intime a constitué le détonateur de sa détermination à rendre raison (logon didonai) du meurtre d’une autre petite fille : Mawda Shawri, deux ans, tuée par un tir policier alors qu’elle traversait illégalement la Belgique dans une camionnette avec ses parents et d’autres migrants. Mawda est décédée seule dans l’ambulance, sans sa mère qu’une policière avait plaquée à terre et tenue en joue, comme tous les autres migrants présents dans la camionnette. Sophie Klimis propose d’abord une analyse critique des mises en discours de l’affaire Mawda. Comment les journalistes ont-ils pu soutenir la thèse de « l’enfant-bélier », selon laquelle les migrants auraient utilisé la tête de Mawda pour briser la vitre d’une fenêtre? Comment le Comité P, la police des polices, a-t-il pu rédiger un rapport où le meurtre était systématiquement masqué par l’expression « incident de tir » ? Elle tente ensuite de dégager la dimension générale de l’affaire en la pensant comme un cas exemplatif des politiques migratoires européennes. Les agissements de Frontex, condamnés à de multiples reprises, témoignent déjà de ce que les migrants sont traqués comme s’ils étaient des criminels. En Belgique, cette criminalisation systématique s’est matérialisée dans un vaste plan d’action policier au nom terrible : Medusa. Enfin, Sophie Klimis tente de faire entendre la polyphonie des voix et des actions citoyennes qui ont tenté de sauver la mémoire de Mawda en cherchant à lutter contre les politiques migratoires indignes d’États prétendument démocratiques. Ce qu’elle appelle la choralité de l’Élan-Mawda, par opposition à la sidération de l’Effet-Medusa, est l’espoir que des citoyennes et des citoyens puissent enrayer le cercle vicieux de la violence en lui répondant par des actions pacifiques, créatives, créatrices de plus de communauté humaine.
Klimis, S. (2024). Mawda v. Medusa. Donner un visage à la criminalisation des migrants en Europe (1ère édition). Le Bord de l’Eau. https://hdl.handle.net/2078.5/245195