L’enjeu de ce papier est de dégager à partir des premières recherches de Walter Benjamin une théorie critique de l’art envisagée comme une forme d’engagement de l’intervenant intellectuel. Pour y parvenir, il nous a semblé nécessaire d’associer cette réflexion sur les conditions de possibilité d’une théorie de l’art à une construction des conditions de genèse d’un processus de créativité. Cette théorie critique de l’art n’est possible qu’à la condition du croisement d’une double opération épistémologique. D’une part, il s’agit de comprendre comment l’idéologie de la fin de l’art est construite sur une forme de généralité produite par le théoricien. Nous avons qualifié ce processus d’objectivation, il consiste en une séparation de l’expérience vive du sujet et de l’objectivation de cette expérience, rendue invisible, par l’abstraction de la théorie. D’autre part, il s’agit de comprendre comment une pure théorie de la subjectivation de l’expérience individuelle, si elle ne parvient pas à intégrer dans sa théorisation la possibilité de la réception par un autre acteur, risque elle aussi de s’enliser dans la croyance en la répétition sans créativité des seules idiosyncrasies du théoricien. En réponse à ces deux écueils, la théorie critique de Benjamin consiste dans le croisement de la subjectivation de l’expérience vive que le théoricien fait de l’art et de l’objectivation de la transformation de cette expérience individuelle en une expérience partageable et réappropriable par d’autres acteurs. À cette seule condition, une théorie de l’art ne peut être une réelle théorie de la construction du rapport au monde à partir de la sa plasticité même et en lien à la capacitation que le sujet peut produire à son contact.
Derroitte, E. (2011). La critique comme théorie de la créativité chez Benjamin. Créer sans nouveauté, Paris-Nanterre. https://hdl.handle.net/2078.5/226261