Questions de respect. A propos de l’ouvrage Questions derespect. Enquête sur les figures contemporaines du respect (N. Zaccai-Reyners, ed.)

(2008) Archives européennes de sociologie —

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La mise au pluriel du titre de l’ouvrage – les questions de respect plutôt que la question du respect –, qui répond à la pluralité des contributions et des terrains abordés, souligne un parti pris enthousiasmant et fondamental de la perspective. Comme l’affirme Nathalie Zaccaï-Reyners en introduction, le respect émerge de manière massive dans le débat public (surtout quand c’est pour affirmer son déclin), souvent accompagné d’un caractère d’évidence. Il est d’abord intéressant de noter qu’à la montée en puissance de cette thématique dans le sens commun, ne répond qu’un faible engouement de la part des sciences sociales. Outre la classique référence à Kant, on peut bien sûr mentionner les travaux de Patrick Pharo (qui contribue à ce volume) effectués dans une perspective de sociologie morale, les nombreux écrits du sociologue américain Richard Sennett (souvent cités ici), et plus récemment les travaux autour de la notion de care, qui tentent de modifier l’angle d’approche du respect dans les relations asymétriques. Mais la référence à la relation respectueuse peut prendre d’autres formes, dans d’autres lieux et d’autres univers théoriques. La pluralisation de la question du respect prend donc ici tout son sens. Ensuite, l’univocité dont jouit apparemment l’idée de respect dans le débat public contraste fortement avec les nombreuses difficultés que révèle un examen plus attentif de la notion. Comme c’est souvent le cas, au plus une idée paraît obvie dans le sens commun, au plus il devient périlleux d’en faire un élément d’analyse pour les sciences sociales. L’ouvrage tente de montrer que le jeu en vaut la chandelle. Que ce soit en inscrivant la notion dans l’histoire des idées, ou en la confrontant à un terrain particulier, les différents articles réfléchissent le respect comme une modalité des rapports humains qui est particulière, construite et contextuelle, mais qui n’en est pas moins considérée comme indispensable, à la fois par les acteurs eux-mêmes – en témoignent les nombreuses occurrences du terme dans le débat public notamment – mais aussi par certains penseurs du social. Prenant au sérieux ces deux points, l’ouvrage s’écarte tout autant d’une perspective naturaliste – qui risquerait de nous faire verser dans un ethnocentrisme, voire un anthropocentrisme du respect –, que d’une approche fonctionnaliste – où l’attitude de respect ne serait qu’une face obligée de la vie en société. Si l’attitude de respect fait partie, dans une certaine mesure, des attentes d’arrière-plan qui permettent de vivre ensemble, le respect ou l’irrespect même de cette attitude de respect implique une forte composante affective, puisque cette dernière semble créer l’environnement bienveillant indispensable au développement d’expériences créatives pour les individus. De ce point de vue, la question politique n’est jamais loin : comme le disait Sennett, repris par Zaccaï-Reyners, « je ne crois pas, cependant, que le respect mutuel soit un simple lubrifiant de la mécanique sociale. Cet art a des conséquences pour ceux qui le pratiquent. » (pp.124-125). Composé de 13 articles, le livre se décline en quatre parties – ébranlements, persistances, élargissements, approfondissements. Chacune regroupe des contributions qui ont en commun une manière de considérer la réflexion autour du respect comme modèle de rapport à autrui : questionnements sur les transformations que connaît le respect dans la configuration actuelle de la société, questionnements sur le respect comme building block de la vie ensemble dans le monde, questionnements sur l’intérêt de la notion de respect dans des domaines où, a priori, on ne l’attendait pas, questionnements sur le respect dans des domaines où cette notion est habituellement présente. Sans exposer l’entièreté de l’argumentaire de chaque contribution, on peut cependant s’arrêter sur quelques-unes d’entre elles, emblématiques des réflexions présentées dans les quatre parties. On peut synthétiser les usages de la notion de respect de la sorte : celle-ci, à travers l’ouvrage, est mobilisée dans quatre directions : vers la théorie du lien social, dans une perspective historique, pour une analyse des formes contemporaines de vulnérabilité, en vue de confrontations empiriques. La première perspective tente, à travers une théorisation du lien social, d’analyser la place de la relation respectueuse dans ce qui est nécessaire à la vie ensemble dans la société. L’étude du respect côtoie celle de la civilité (Nathalie Zaccaï-Reyners autour de Richard Sennett), celle de l’importance des rôles (Raphaël Gély, dans une perspective de phénoménologie radicale), et celle des formes et manières (Claudine Haroche). Le respect y est alors perçu comme un des éléments qui permettent la vie ensemble dans les mondes public et privé. C’est autour de cette idée que tourne la contribution de Zaccaï-Reyners à partir de l’ouvrage important de R. Sennett, Les tyrannies de l’intimité. Comment vivre avec des inconnus ? Tel est l’un des problèmes pratiques qu’ont du résoudre les habitants des villes cosmopolites à l’aube du XVIIIe siècle. Zaccaï-Reyners montre comment Sennett étudie le développement d’une forme de la sociabilité, à savoir celle qui se fait sous le principe du jeu, qui n’est pas sans affinité avec les relations qui se développent entre acteurs et spectateurs au théâtre. On n’y a pas besoin de faire intervenir les particularités de chacun pour qu’une expérience intersubjective créative se mette en place. On sait cependant le constat pessimiste que Sennett porte sur le déclin de ce principe de jeu dans l’espace public, grignoté par un principe narcissique qui obligerait les individus à « coller » à leurs particularités. L’article de Haroche entre en résonance avec cette thèse. Elle y insiste sur la montée en puissance de la manière d’être au monde que l’on peut qualifier d’informelle, au détriment de la sphère formelle où prévalent les manières, éléments déconsidérés dans la configuration sociale actuelle. « L’informalité est un phénomène ambigu […] : elle peut permettre l’émancipation, contribuer à l’égalité ; elle peut dans le même temps autoriser, intensifier et décupler le non-respect voire le mépris qui conduit à l’humiliation. » (p.56). Adhérence à soi, effacement de la précédence du social, pauvreté intérieur, quête effrénée de la visibilité de soi, et finalement sentiment d’humiliation et de dévalorisation, voilà quelques unes des conséquences potentielles du rejet profond et radical des formes soulevées par Haroche. La deuxième perspective tente de replacer la notion de respect dans l’histoire des idées – notamment celles de responsabilité (Jean-Louis Genard) et de sympathie (Fabienne Brugère) – qui ont présidé à sa montée en puissance actuelle. La troisième approche mobilise le respect à l’intérieur des éthiques dites du care, abordées dans l’article de P. Paperman. Celles-ci « affirment l’importance des soins et des égards portés aux autres, en particulier ceux dont la vie et le bien-être dépendent d’une attention particularisée » (p.85). L’idée de respect est ici particulièrement pertinente pour l’étude de relations inégalitaires dans une société elle-même inégalitaire. Enfin, la richesse de l’ouvrage collectif est aussi due aux 6 articles qui, en comportant une dimension thématique située, constituent le quatrième axe. C’est en effet lorsqu’elle est confrontée à un terrain particulier que la notion du respect dévoile au mieux ses ambivalences, et se déploie en objet de controverses. Que ce soit dans le domaine du respect de l’environnement (Marc Mormont), de la solidarité Nord/Sud (Maryvonne Charmillot), ou du respect des animaux d’élevage (Jocelyne Porcher), les acceptions de l’idée de respect par les acteurs ne sont jamais univoques et sont bien plutôt l’objet de conflits, étant bien sûr liée à des positions de la part des acteurs, que l’on peut qualifier de politiques. Les 3 derniers articles, à consonance également empirique, tentent d’approfondir l’idée de respect dans des formes de relation où cette notion est souvent mobilisée : la relation amoureuse (Danièle Peto), l’autorité médicale (Guy Lebeer), et le harcèlement sexuel (Margarita Sanchez-Mazas). L’article de Genard, quoiqu’ardu, condense de manière pertinente les coordonnées du débat atour de la question du respect. Comme il le montre dans la perspective historique qui est la sienne, mobiliser le respect engage une idée de l’individu (on pourrait dire, une anthropologie pratique) qui ne vient pas de nulle part. Fruit d’une longue élaboration, elle indique quelles qualités nous sommes mutuellement obligés de nous supposer pour que l’on puisse constituer le respect en attente normative. Mais qu’en est-il alors des « fous », des « indigents », des « personnes dépendantes », de ceux qui sont « différents », etc. ? Bref, de ceux auxquels on ne confère habituellement pas de responsabilité propre ? Ces questions n’ont eu de cesse d’émailler la réflexion et pèsent encore actuellement sur le débat. Dans l’histoire des idées et jusqu’à la manière dont on la réfléchit à l’heure actuelle, l’attitude qualifiée de respectueuse évolue entre un trop et un trop peu (de distance à autrui, d’attentes par rapport à l’autre, d’investissement de soi dans la relation, etc.) qui fait que le respect n’est pas la notion évidente que l’on pourrait croire, mais fait toujours l’objet d’interprétations multiples et contradictoires. Ce qui fera respect pour les uns sera signe d’irrespect pour les autres. La question est particulièrement saillante lorsqu’on a affaire à des relations asymétriques (thématique abordée dans l’ouvrage par Genard, Paperman, Lebeer, Charmillot, etc.), telle que la relation soignant-soigné. Le premier respecte-t-il davantage le second lorsqu’il l’affuble d’une autonomie qui, à un extrême, n’est peut-être pas au rendez-vous (« vous pouvez vous débrouiller tout seul »), ou lorsqu’il s’investit dans les affaires du soigné au point que cet investissement, à l’autre extrême, puisse prendre un caractère d’immixtion (« vous êtes trop vulnérable que pour savoir ce qui est bon pour vous ») ? Autrement dit, vaut-il mieux considérer l’autre comme un égal (en droit, en capacité, etc.) à soi, ou bien mettre en avant ce qui nous différencie, au risque d’enfermer autrui dans une altérité irrémédiable ? Les vastes perspectives ouvertes, polémiques et sociopolitiquement pertinentes, sont paradoxalement peu explorées à l’heure actuelle. Voilà pourquoi le projet de cet ouvrage – la problématisation d’une notion dont les contours bien définis s’avèrent vite n’être que des trompe-l’œil – est totalement justifiable.
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Marquis, N. (2008). Questions de respect. A propos de l’ouvrage Questions derespect. Enquête sur les figures contemporaines du respect (N. Zaccai-Reyners, ed.). Archives européennes de sociologie. https://hdl.handle.net/2078.5/203002