Les Recherches philosophiques de Wittgenstein sont profondément marquées par l’idée que le sens des mots et des phrases est intimement lié à ce que nous faisons, et en particulier à ce que nous en faisons dans des situations et des contextes donnés, en des occasions données. C’est en usage que les mots prennent sens et que des jeux de langage se régulent ou s’instituent. Cependant, il semble que toute tentative de rendre raison de cette notion wittgensteinienne de « jeux de langage » soit reconduite à une question fondamentale : comment s’assurer de l’entente minimale permettant de garantir la compréhension, ou plus exactement de garantir ce que Wittgenstein appelle notre « accord dans le langage » ? Sur fond de quoi cet accord dans le langage est-il possible ? La réponse à cette question est souvent rapportée à l’elliptique notion de « forme de vie » : ce que nous partageons minimalement et qui rend possible notre accord, c’est une certaine forme de vie (ne serait-ce qu’humaine). Mais la forme de vie n’est pas, pour Wittgenstein, une donnée figée. Elle est relative, elle aussi, à des contextes culturels, historiques, des situations d’énonciation, etc. Elle est elle-même un « socle » mouvant. Dès lors, la question (déjà soulevée en particulier par Richard Rorty ) est de savoir dans quelle mesure ce contextualisme radical des « jeux de langage » et des « formes de vie » ne nous condamne pas à un simple relativisme de la signification. Au fond, le sens accordé aux mots serait une pure question de perspective. Et pourquoi pas alors de ma seule perspective ? L’objet de cet article est de montrer que le contextualisme wittgensteinien n’est pas un perspectivisme , en insistant sur la nécessaire autonomie des jeux de langage (y compris les plus idiosyncrasiques) par rapport à leurs locuteurs . Il s’agira d’explorer en quoi la notion de point de vue importe pour comprendre la signification, sans jamais se replier intégralement sur elle-même.
Aucouturier, V. (2020). Perspectivisme et formes de vie : les jeux de langage chez Wittgenstein. In Landenne Quentin (dir.) (ed.), Philosopher en points de vue. Histoire des perspectivismes philosophiques (Presses de L’Université Saint-Louis - Bruxelles, p. p. 243-261). Presses de L’Université Saint-Louis - Bruxelles. https://hdl.handle.net/2078.5/168405