Réfléchir à l'objet littéraire, à ses conditions de création et de réception, en référence à la ritualité permet de souligner certains enjeux et aspects du modus operandi littéraire, tout particulièrement en ce qui concerne la littérature qui prend le risque d'aborder la question de l'Absolu, qui pose les jalons d'un questionnement identitaire par la négociation d'un rapport à une altérité, ou pour celle qui prend le risque d'écrire après une expérience traumatique, etc. La thèse postule un rôle structurant opéré par les rites dans la quête de sens des écrivains de la modernité littéraire française - depuis Baudelaire s'entend - qui, inscrits dans une civilisation aux racines judéo-chrétiennes, ne peuvent s'avérer totalement amnésiques à l'égard de l'héritage culturel des religions, qu'ils se déclarent croyants ou non. Que font-ils de ce substrat ? Peut-il toujours être compris comme un élément structurant des représentations et des identités culturelles ? Dans quelle mesure constitue-t-il un appui ou une limitation des imaginaires littéraires ? La question du fonctionnement rituel de la littérature peut s'envisager en regard de ses aspects internes (comment un texte construit-il de l'intérieur une re-présentation et détermine-t-il la fonction de l'auteur, la place du lecteur, les modalités et enjeux de leur interaction ?) et contextuels (quels sont les croyances ou valeurs concernées, les modes de légitimation convoqués?). Jouant tout à la fois sur des substrats mémoriels - marques identitaires à l'égard d'une culture - et sur la dimension symbolique du texte - qui ouvre à la fois au présent et à l'intemporel -, la littérature se présente pour l'auteur comme un pari sur la communication et le partage possibles à l'égard d'un lecteur inconnu, mais pressenti comme ce semblable avec qui peut se constituer un « nous » qui transcende les frontières et les époques. Ensemble, dans le rituel infiniment renouvelable de la lecture, il s'agira de négocier un rapport à l'Altérité, que celle-ci désigne le Temps broyeur des hommes ou diverses modalités possibles de l'immaîtrisable. Dans ce processus qui vise à limiter l'arbitraire du signe, les rites institués peuvent servir de modèles, a fortiori les rites religieux qui présentent une signification éprouvée, et possèdent une grande force intégrative. Mais plus généralement, la littérature peut se reporter aux rites profanes qui gèrent la vie collective et les échanges interpersonnels des hommes - surtout ceux qui impliquent la parole - et convoquer leur charge émotionnelle ou leurs soubassements philosophiques. La référence rituelle est une possibilité et non une règle : la littérature peut fort bien se passer de ces référents et la référence elle-même n'est pas nécessairement conscientisée. Mais dès lors qu'elle s'opère, c'est la dynamogénique du rite dans son ensemble qui est convoquée : de même qu'évoquer un élément isolé d'un récit mythique convoque la dynamique sémantique et symbolique du mythe dans son ensemble, de même toute allusion au rite est structurelle et non seulement thématique. Tout rite comporte en effet un ensemble de règles dont le respect conditionne la production des effets attendus et qui, s'il laisse une certaine marge à l'improvisation, repose avant tout sur la reproduction d'un modèle reconnu pertinent parce que symboliquement signifiant ; la rigidité de sa structure, induite par son caractère symbolique, impose certaines étapes et certains rôles fixes, même s'ils s'accommodent d'habillages divers. C'est pourquoi étudier le rite en tant que motif thématique convie nécessairement à investiguer du côté de la structure du texte, qui souvent ne lui est pas indifférente et parfois même se calque entièrement sur la structure rituelle. Il va de soi cependant que la logique textuelle reste première et ne s'inféode pas à la logique anthropologique, qu'elle peut même au besoin contredire.
Watthee-Delmotte, M. (2005). Rite et littérature : enjeux de la ritualité dans la littérature française contemporaine. https://hdl.handle.net/2078.5/198199