L'exposition d'êtres vivants, tels que des plantes, des animaux ou des insectes, est l'une des caractéristiques de la production artistique récente de Pierre Huyghe. Les créatures exposées par l'artiste français sont pour la plupart étranges. Parmi elles figurent, par exemple, un paon chimère, un podenco à la patte rose phosphorescente ou encore des plantes psychotropes, des virus ou des cellules tumorales. Afin de retracer un possible parcours historique de l'exposition des créatures exotiques dans l'art contemporain, nous proposons une étude de cas qui compare certaines propositions récentes de Pierre Huyghe aux différentes versions du Jardin d’Hiver de la série des Décors de Marcel Broodthaers. Les deux artistes ont rarement été associés, probablement en raison d'une différence substantielle d'approche : ironique en ce qui concerne Broodthaers et cauchemardesque pour Huyghe. Pourtant, en ce qui concerne l'exposition du vivant, ils se rejoignent sur deux points : premièrement, pour l’utilisation narrative de l’exotisme et, ensuite, pour leur réflexion sur la relation entre sujet et objet exposé. Comme le souligne Amelia Barikin, l'exotisme invoqué par Pierre Huyghe peut être rapproché de celui de Victor Segalen illustré dans son ouvrage inachevé intitulé Essay on Exoticism : An Aesthetics of Diversity de 1907. Pour ce dernier, l'exotisme permet de se confronter à la perception que procure l'incompréhensibilité, qui varie en fonction de l'espace et du temps. Cette définition pourrait également s’appliquer à la démarche de Marcel Broodthaers. À travers cette étude de cas, nous tenterons de montrer comment l'exposition du vivant chez Huyghe se détache de celle, plus domestiquée, de Broodthaers en s'inscrivant dans le concept d'étrange étranger théorisé par le philosophe Timothy Morton dans sa proposition d'une pensée écologique. Morton nous invite à considérer l'étrange ou le monstrueux en sortant de la dichotomie sujet-objet. Le philosophe souligne que plus on connaît un organisme, plus on est confronté à l'incompréhensibilité de toutes les relations qu'il sous-tend. Si l'exposition du vivant peut être critiquée en tant qu’autre forme de domination et d’exploitation, les écosystèmes de Huyghe décentrent le spectateur en insérant ces créatures au sein de ce que Morton appelle le maillage. Huyghe participe ainsi à la visibilité des étranges étrangers.
Perazzini, V. (2025). Du chameau à la chimère Les exotiques, étranges et étrangers de Pierre Huyghe et de Marcel Broodthaers. Symbioses ! Colloque sur les interactions entre l’art et le vivant, ISELP, Bruxelles.