(fr) Dans ce livre, il sera question du monde contemporain des données massives et protéiformes avec leur convergence numérique. Même si l’informatique et la technologie semblent tenir la première place dans l’univers des données, cette révolution qui l’astreint à l’innovation radicale est statistique avant tout, notamment par la masse gigantesque de données qui sont générées en continu mais aussi par la logique qu’elle impose au monde des data. Par sa mise en nombre, le monde des données massives gouverne par la donnée. Il ne s’agira dès lors pas d’une nouvelle critique d’une gouvernementalité technicienne. La thèse centrale de ce livre est la suivante : le monde des données s'affranchit du monde du probable et donc se libère du probable. Mais alors de quoi s'affranchit au juste ce nouveau monde des données en s'affranchissant du probable? En tous les cas, pas de la probabilité. On pourrait même aller jusqu’à dire que le monde digitalisé est un monde probabiliste ; si la probabilité était le dernier refuge du savoir dans le monde du probable, en revanche, dans le monde des data, elle s’est hissée au rang de conquérante du savoir sur un futur dont il est question d’en infléchir le cours à partir du présent par des prédictions inédites. Par la logique, il y a une homogénéité entre la probabilité et son époque en tant que cette dernière se caractérise par la façon dont se peuplent la pensée, les affects, le mental et les politiques des hommes; par la logique, un isomorphisme se dessine entre la forme de rationalité, le calcul, la mesure et la temporalité associée à une époque, à un monde. La probabilité d’une époque définit le traitement et la place réservée à l’incertain ; le monde des data est caractérisé par une place prépondérante accordée à l’improbable et à l’incertitude. Aujourd'hui, la probabilité est au cœur des débats éthiques, scientifiques et technologiques autour de la question du risque et de l'incertitude. Par les nouvelles technologies, elle est désormais ce par quoi notre « élan vital » (Bergson), nos désirs sont désormais suscités, insufflés, soulevés, attisés ; grâce aux algorithmes auto-apprenants de l’AI, elle offre une prédiction du futur selon un nouveau paradigme qui peut se révéler être une forme très subtile, et peut-être finalement définitive, d'enfermement. La statistique est donc à l'honneur avec le Big Data; l’histoire de la statistique est incluse dans celle de l'histoire de la notion philosophique de la cause ou plutôt de l'instrumentation des relations entre causes et conséquences. Aveclamiseennombredumonde, ilyaunau-delàdesrelationsdecausalitéetdeprobabilitéquiposed’embléela question de savoir comment s’y établissent alors les relations par lesquelles se construit le monde des data, par lesquelles on s’y f ait un monde, et comment s’y établissent dès lors les connaissances et les savoirs . Si le risque mesuré par des probabilités est né du défaut des lois de causalité, les prédictions contemporaines n’existent que parce qu’elles se libèrent du probable. En effet, le monde des données est caractérisé par une conception du lien entre les choses selon un lien statistique qui introduit quelque chose qui est contraire à la pensée.; un monde caractérisé par une rupture épistémologique par rapport au monde du probable et , corollairement, l’effondrement du primat du sens. Ce lien statistique par laquelle la réalité des choses n'est désormais plus invoquée qu'à des fins pragmatiques permet de s'affranchir de la cause seulement probable et même de tout lien de causalité.