Les personnages « hoffmaniaques » dans la littérature française des années 1830

Feuillebois, Victoire
(2017) Le personnage, modèle à vivre? — ISBN: [X], accepted/in-press

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  • Feuillebois, VictoireUSL-B
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Par « personnages hoffmaniaques », il faut entendre ici le type de héros présenté par une fiction comme un lecteur d’Hoffmann imitant dans sa propre vie les modèles excentriques proposés dans les textes de l’auteur germanique, qui se déclinent essentiellement en deux figures, celle du compositeur exalté et celle de l’idéaliste persuadé de voir au-delà de la réalité bourgeoise décevante. En général, le personnage hoffmaniaque est un être profondément marqué par le désir de vivre une vie artistique et poétique, mais promis à une fin malheureuse par la translation inopportune d’un modèle littéraire dans la sphère de la vie. Mais cette précision est sans doute inutile, tant ce type du héros hoffmaniaque a fleuri dans un certain de nombre de récits de la première moitié de la décennie 1830, en pleine la mode pour le conte hoffmannien. Cette dernière s’y trouve doublement exploitée et fait l’objet d’une double axiologie : sur le plan générique, on lit une histoire alla Hoffmann, qui reprend les codes et les mécanismes du conte pour la satisfaction du lecteur avide, mais cette histoire met en scène un personnage qui imite sur le plan existentiel les héros d’Hoffmann et finit de façon pitoyable, ce qui fait écho à tout un pan de la critique journalistique de l’époque, particulièrement dure à l’encontre de l’auteur allemand. Pourtant, en évoquant l’influence du célèbre auteur de contes fantastiques dans la littérature française de cette époque, il ne s’agit pas pour nous d’adopter une perspective descriptive et de compléter la galerie des modèles qui suscitent l’imitation, du roman de chevalerie à Byron ou Werther, et il ne s’agit pas non plus de céder au simple attrait du mot-valise qui me permet d’évoquer des personnages « hoffmaniaques » : il nous semble que le « cas Hoffmann » dans la littérature française des années 1830 pose en réalité une question esthétique, au sens propre du terme , sur la manière dont l’œuvre est capable d’affecter, sur le plan physique ou émotionnel, et qu’un certain nombre d’auteurs en ont senti l’importance pour étayer une revendication typiquement romantique sur le pouvoir autonome et spécifique des arts. Nous voudrions ainsi mettre en relief deux éléments pour justifier le fait de se pencher sur ce qui pourrait n’être qu’une simple question de réception si chère aux comparatistes. D’abord, on est frappé par le fait qu’il n’y a en réalité à l’époque pas de vague d’imitation pathologique des personnages d’Hoffmann qui soit répertoriée à l’égal de celle qu’ont provoqué un Werther ou un Chatterton : on sait que la mode hoffmannienne a été aussi intense que brève et de fait on ne trouve presque aucun témoignage d’une influence réelle des textes de l’auteur allemand sur la sphère de la mode ou des mœurs, pour reprendre le vocabulaire de Louis Maigron . En réalité, cette « hoffmanie » est inventée presque de toutes pièces par les gens de lettres de l’époque, et en grande partie par des auteurs appartenant à la « famille poétique d’Hoffmann », comme Gautier ou Sand sur lesquels cet article se concentrera. Ces nouvelles hoffmaniaques ne peuvent donc être interprétés dans une perspective uniquement polémique ou simplement ludique : selon nous, ce fantasme d’une œuvre qui transforme les vies sert à élaborer une réflexion critique sur les pouvoirs de la littérature. En effet, et c’est le second point que nous voudrions mettre en valeur en guise de remarque préliminaire, les fictions hoffmaniaques proposent un modèle très différent de celui du roman extravagant classique, dans la mesure où elles reposent à la fois sur une médicalisation des pathologies de la lecture et sur l’escamotage au sein de ce contexte pseudo-scientifique de toute étiologie précise de ces maladies : un contexte où la presse construit l’image d’un Hoffmann créateur profondément malade, le personnage se fait vecteur de contagion transmettant une affection propre à l’auteur. Cela institue l’idée qu’il n’y a pas simplement des pathologies de la lecture (le lecteur excentrique traditionnel est un consommateur morbide de fictions par ailleurs très respectables et écrites par des auteurs parfaitement sains d’esprit) mais aussi des pathologies transmises par le livre, par le biais de l’imitation existentielle de modèles fictionnels, pathologies qui se répandent en droite ligne à partir d’un créateur qui serait le siège de la maladie. Sur le plan médical, on passerait ainsi d’une logique de la contamination, où un mal est transmis entre deux éléments de nature différente (le livre contamine le lecteur) à une dynamique de contagion, où la diffusion de la pathologie s’effectue entre des personnes, ici l’auteur et le lecteur, par le seul vecteur du livre . Mais si la mise en scène hoffmaniaque permet d’exhiber le rôle joué par le personnage dans cette contagion, pour autant elle n’en dévoile jamais les mécanismes précis : les textes présentent le développement de cette pathologie imitative sous le signe de l’énigme, sans expliciter comment une telle transmission est possible. Et c’est sur cette énigme que nous voudrions nous pencher dans ce travail, dans la mesure où elle nous semble expliquer pourquoi des auteurs eux-mêmes inspirés par Hoffmann reprennent ainsi le stéréotype de l’auteur malade créant une œuvre aux pouvoirs délétères : en faisant du personnage hoffmannien le véhicule de la maladie de son auteur, ils répondent à la médicalisation dont Hoffmann est l’objet à l’époque en opposant l’idée que, autant les effets sur le corps et l’esprit de ces hoffmaniaques sont forts et visibles, autant personne ne comprend exactement comment ses effets fonctionnent et où ils trouvent leur origine. Le personnage vivant son modèle devient ainsi le lieu où se négocie une réponse aux discours qui tendent à assimiler, en bien ou en mal, romantisme et maladie : les hoffmaniaques disent en retour que, si c’est une maladie, elle dépasse l’entendement, elle se définit par des symptômes qui sont à la fois inexplicables et totalement inattendus et qu’elle échappe ainsi à toute appropriation publicistique ou médicale.
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Citations

Feuillebois, V. (2017). Les personnages « hoffmaniaques » dans la littérature française des années 1830. In Emilie Pézard (ed.), Le personnage, modèle à vivre? https://hdl.handle.net/2078.5/181047