Pour aborder la question "qu'est-ce que Dieu?", on prend ici la voie d'une réflexion sur ace qui rend "Dieu" digne d'amour, en suivant le célèbre opuscule de Bernard de Clairvaux, le "De diligendo Deo", et en le faisant raisonner dans les catégories de l'anthropologie philosophique contemporaine, en particulier inspirée de "Etre et Temps" de Heigger. Dans le texte de référence, Bernard analyse deux ordres de raison, toutes deux de l'ordre de l'emprise, qui semblent justifier l'amour de "Dieu": la dette envers l'originaire, et l'intérêt à l'égard d'un accomplissement du désir ; ils dessinent un itinéraire de maturation, qui, paradoxalement, finit par les dépasser dans une logique de pure gratuité, c'est-à-dire de non emprise médicale. Mais cet abandon à la gratuité n'est pas la dissipation du soi fini, et donc attaché à lui-même, contrairement à ce que suggèrent nombre d'exaltations "spirituelles": elle est sa transfiguration, comme le développe l'étonnante réflexion finale sur le statut des corps ressuscités. S'il est vrai que, selon le mot d'Eckart, "Dieu est ceci: comment nous nous rapportons à lui", cette déconstruction d'un rapport mené sous le signe de la dette et/ou d'intérêt laisse se déployer l'inouï d'un "Dieu" qui advient à l'humain comme la conversion même qui le fait passer de la logique de l'emprise à celle de la gratuité - de la grâce.
de Stexhe, G. (1985). Entre le piège et l’abîme. L’ambiguïté du discours de l’amour. In Ackermans, Hélène ; Bonnefoy, Yves ; Breton, Stanislas, e.a. (ed.), Qu’est-ce que Dieu ? Hommage à l’abbé Daniel Coppieters de Gibson (p. p. 415-454). Presses de l’Université Saint-Louis. https://doi.org/10.4000/books.pusl.7065