Nous introduirons tout d’abord la problématique de la session en soulignant combien les fondements de la société salariale et le régime temporel fordiste sont devenus inopérants et incohérents pour rencontrer les défis actuels de la conciliation travail-famille-citoyenneté. Ensuite, nous illustrerons l’hypothèse de l’émergence de nouveaux régimes temporels (Nicole-Drancourt, 2009) à travers la situation actuelle de la conciliation travail/famille en France (Chardon et Daguet, 2008). Nous aborderons l’analyse en termes de tensions autour de la conciliation : quelles tensions se font jour ? Où se situent-elles ? Qui est particulièrement touché ? Nous choisissons de nous intéresser aux couples bi-actifs après la naissance d’un deuxième ou d’un troisième enfant. C’est en effet pour cette population que les tensions autour de la conciliation travail/famille pourraient a priori être les plus fortes. Inscrite dans les travaux de l’ANR Veniromond (2012-2015), cette communication est la première occasion d’exploiter les données de la cohorte ELFE (Etude Longitudinale Française depuis l’Enfance) recueillies aux 2 mois du bébé auprès de 20 000 parents ou tuteurs d’enfants nés en 2011. Cette cohorte prévoit un suivi sur 20 ans des enfants (Pirus et al., 2010). L’exploitation visera à construire des indicateurs de tension principalement temporelle, tels que les parents les énoncent, autour de la conciliation entre le travail et la famille et à l’intérieur du ménage pour le partage des tâches ménagères et des soins au bébé. A titre d’exemple, des travaux montrent que depuis longtemps en France, les congés parentaux sont avant tout pris par des femmes qui perçoivent de bas salaires (Crenner, 2011). Plus récemment et dans un contexte d’intensification du travail, voire de stress, des recherches qualitatives montrent l’usage des congés parentaux comme d’un refuge par des mères de haut niveau de qualification (Garcia, 2011), liberté que les hommes dans les mêmes conditions d’emploi ne s’autorisent pas à prendre. Ces éléments ne vont clairement pas dans le sens d’une conciliation équitable en termes de genre. A cet âge du bébé, les femmes en France sont encore en congé de maternité, mais l’enquête recueille les intentions et les aspirations des pères et des mères en termes de reprise du travail, modalités de cette reprise, volonté de prendre un congé parental, mode de garde souhaité pour le bébé, implications de la famille élargie… Quelles sont les intentions des familles dont les deux membres travaillaient jusqu’alors ? Comment se déclinent ces intentions selon les niveaux de ressource, les catégories sociales et les professions ? Qui « choisit » de travailler à temps partiel pour garder ses enfants ? Qui « choisit » de prendre un congé parental ? Qui « choisit » de se retirer du marché du travail ? Qui exprime l’incompatibilité des horaires entre ceux de son travail et ceux des modes de garde ? Qui exprime les meilleurs degrés de satisfaction par rapport au climat conjugal depuis la naissance du bébé et par rapport aux activités quotidiennes au sein du ménage ? Bibliographie Chardon, O., Daguet, F., 2008, « Enquêtes annuelles de recensement 2004 à 2007. L’activité des femmes est toujours sensible au nombre d'enfants » INSEE Premières n° 1171, janvier Crenner, E., 2011, « Prendre un congé parental total : Une décision qui dépend essentiellement du nombre d'enfants et de l'emploi occupé auparavant », DREES, Etudes et Résultats n°751 Garcia, S., 2011, « Mères sous influence. De la cause des femmes à la cause des enfants », La Découverte, coll. « Textes à l’appui » Nicole-Drancourt, C., 2009, « Un impensé des résistances à l’égalité entre les sexes : le régime temporel », Temporalités [En ligne], 9, mis en ligne le 30 septembre 2009 Pirus C, Bois C, Dufourg MN, Lanoë JL, Vandentorren S, Leridon H et l’équipe Elfe, 2010, « La construction d’une cohorte : l’expérience du projet français Elfe » Population 65(4), p.637-670.
Berton, F., Fusulier, B., & Nicole-Drancourt, C. (2014). Tensions autour de la conciliation travail/famille : l’enfant Elfe à l’épreuve du régime temporel fordiste. Colloque international du CRIMT, HEC Montréal. https://hdl.handle.net/2078.5/194872