L’objet du présent dossier n’est ni de donner les clés pour comprendre la guerre ni de présenter les positions des parties belligérantes. Encore moins d’essayer de prédire l’issue de ce conflit. De nombreuses publications récentes ont tenté cet exercice, avec plus ou moins de succès. L’ambition de ce dossier, pensé bien avant la (nouvelle) prise de Goma par le M23 et l’AFC, est de combiner une vision globale et une actualité plus brûlante. La résurgence du conflit aura posé un double défi : d’abord, celui de publier dans ces pages un dossier une réflexion pertinent sur le fond, sans perdre de vue l’actualité récente. Ensuite, il s’est agi de réunir des contributions de collègues, parfois directement ou indirectement confrontés à des situations d’une grande difficulté, voire d’une grande détresse. Certain.e.s avaient exprimé le souhait de contribuer à ce dossier, mais n’ont pas été dans les conditions de pouvoir rédiger leur texte. Nous leur rendons hommage, nous leur exprimons tout notre soutien et toute notre solidarité. Puissent-ils, dans un avenir proche, retrouver des conditions de sécurité et de vie apaisée qui leur permettront un jour, qui sait, de faire entendre leur voix dans ces pages. Pour commencer ce dossier, Bob Kabamba et Geoffroy Matagne dressent un bilan sans complaisance des deux mandats présidentiels —le second étant en cours— de Félix Tshisekedi. Dans une approche factuelle, presque chronique, ils nous présentent les stratégies successives menées par le chef d’un État souvent qualifié de fragile, dans un contexte mouvant. Ils montrent ainsi que la crise actuelle ne peut être réduite ni à la seule nature du régime ni à sa seule gestion. Ils soulignent aussi que les modalités de la prise en charge de la crise actuelle entrainent des conséquences loin d’être négligeables. Alice Grégoire et Koen Vlassenroot réalisent un exercice de changement de focale. Dans un premier temps, ils zooment sur un événement très précis : la conclusion de l’accord global et inclusif de Sun City, en 2003, dont ils décortiquent la logique de partage du pouvoir comme clé d’une paix durable au Congo. Dans un second temps, ils prennent un recul chronologique et, analysant les ressorts de cette logique de partage du pouvoir sur les presque 25 dernières années, ils montrent comment l’intention initiale sans doute louable de l’inclusivité comme clé de voûte d’un projet de pacification pérenne, en est finalement arrivée à créer une subversion totale de l’espace démocratique, figeant toute possibilité de débat et donc d’évolution. Sylvie Imata Bulaya et Melissa Lakrib font parler les voix congolaises. À partir d’entretiens réalisés dans la province du Sud-Kivu, elles mettent en lumière l’imbrication des multiples dimensions de la crise qui secoue la région : environnementale, sécuritaire, institutionnelle, politique et humanitaire. Les chercheuses montrent comment ces différentes facettes interagissent entre elles dans une dynamique systémique. Leur travail illustre également la manière dont cette polycrise se manifeste à la fois dans les faits et dans les perceptions des acteurs, ou des victimes, de ce contexte difficile. Il rappelle enfin à quel point il est absurde de négliger ces perceptions locales au nom d’une efficacité globale qui pourrait bien dépendre, au contraire, de leur prise en considération. Aymar Nyenyenzi Bisoka clôt ce dossier par une prise de distance. Revenant plus spécifiquement sur la résurgence du conflit au Kivu depuis janvier 2025, il insiste sur trois insuffisances —voire trois angles morts— dans l’analyse, notamment médiatique, qui est généralement livrée sur la situation. En questionnant les causalités profondes de la guerre, il met en avant les logiques d’opportunité et les calculs de gains immédiats des acteurs face aux causes structurelles plus lourdes « révélées », parfois un peu vite, par l’Histoire. En confrontant le prétendu exceptionnalisme africain à d’autres conflits contemporains, il rappelle que les logiques de guerre présentent, d’un continent à l’autre, de nombreux points communs. Mettre ces parallèles en lumière s'avère souvent plus fécond que de s’attarder sur une supposée singularité. En replaçant le conflit dans le sillage de l’histoire coloniale du Congo, il invite à interroger notre recours systématique à la souveraineté territoriale comme clé d’explication —commode mais simpliste— de la guerre. Finalement, il inscrit au cœur de son analyse du conflit congolais la notion d’agence, c’est-à-dire l’autonomie de décision des acteurs face au poids des structures. Cette approche permet non seulement de comprendre en profondeur le conflit congolais, mais est aussi un rappel salutaire pour lire le monde contemporain.