Europe-Belgique-Wallonie: l’aporie des discours identitaires dans les organes de la collaboration culturelle et intellectuelle en Belgique francophone

(2022) Media and cultural life in Occupied Western Europe (1940-1945) — Location: CEGESOMA (7.November.2022)

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Notre exposé commun sera conçu sur la base d’un état des recherches (status quaestionis) qui se sont consacrées au phénomène de la collaboration intellectuelle en Belgique francophone ces vingt dernières années. En particulier nous nous intéresserons à la contribution substantielle de ces milieux à la circulation des informations relatives à la vie littéraire et culturelle dans une perspective de vulgarisation/popularisation médiatique de certains contenus. Parmi ceux-ci, celui de la construction de discours identitaires constitue d’une part un facteur de « mobilisation des esprits » et d’autre part une source de malentendu (ou non) entre les autorités de l’occupation et les milieux de la collaboration. Pour mieux comprendre ces mécanismes dans leur ensemble, nous intégrerons de plain-pied les recherches qui, en langue néerlandaise et en langue allemande (Marnix Beyen, Bruno De Wever, Frank-Rutger Hausmann, etc.) ont apporté de précieux éclairages sur la collaboration culturelle en Belgique francophone et ses interactions avec les consignes de la politique culturelle de l’occupant, et ce également dans un rapprochement avec les mécanismes de la collaboration en Flandre. Le caractère fragmenté de nombreuses recherches existantes calquées sur les simples parcours biographiques des acteurs de ces milieux intellectuels peine en effet à distinguer certains enjeux de la politique de collaboration culturelle en tant que système au service de l’idéologie dominante. Comme on le sait, l’Allemagne nazie (tout comme l’Allemagne impériale en 1914-1918) entend favoriser le démantèlement de l’État belge et l’avènement d’une Flandre et d’une Wallonie comme entités régionales/nationales indépendantes au service du Reich. La création du Vlaamsche Kultuurraad et de la Communauté Culturelle Wallonne, présidée par l’écrivain prolétarien Pierre Hubermont, suscite une logique de propagande « douce » mise en place avec le concours actif des intellectuels et artistes locaux et est ainsi destinée à préparer et configurer les esprits dans le sens d’une appartenance de tout un chacun à des régions germanophiles. C’est ainsi que l’on voit apparaitre dans les sphères de la collaboration intellectuelle wallonne des discours identitaires forts mettant en avant le renouveau d’une identité wallonne aux racines germaniques, se démarquant d’une influence française considérée comme nocive. La collaboration active avec l’Allemagne constituerait dès lors pour la Communauté Culturelle Wallonne « une prise de position positive en faveur de l’Europe » , une Europe des régions reconstruite selon le modèle national-socialiste. C’est dans ce contexte de collaboration intellectuelle institutionalisée – n’oublions pas que la Communauté Culturelle Wallonne et son organe mensuel Wallonie. Cahiers de la Communauté Culturelle Wallonne – étaient financés directement par la Militärverwaltung – que Guillaume Samsoen de Gérard, secrétaire général de la CCW, a pu se profiler comme médiateur bilingue au profit d’un rapprochement entre la Wallonie et l’Allemagne. Traducteur et critique littéraire très actif aussi bien en allemand qu’en français, il est à l’origine de nombreuses contributions sur la littérature de l’autre, non seulement dans Wallonie, mais également dans la Brüsseler Zeitung, journal quotidien de l’occupant allemand en Belgique. L'intention de Samsoen était claire : relancer les échanges culturels germano-wallons, non seulement via une meilleure diffusion de la littérature allemande en Belgique francophone, mais aussi et surtout en suscitant l'intérêt des intellectuels allemands pour la Wallonie, largement délaissée au profit de la Flandre. Mais le discours d’un rattachement identitaire à la Wallonie est par ailleurs tout à fait étranger à la logique de communication des collaborateurs francophones bruxellois (Raymond De Becker, Paul Colin) et/ou flamands francophones (et parfaitement bilingues) comme Paul de Man. L’analyse des chroniques littéraires que celui-ci a données dans Le Soir (volé) n’entend en effet pas renoncer à l’idée d’une littérature belge, largement sous influence de Paris. Le terrain d’entente de de Man avec les instances de la propagande porte plutôt sur la nécessité déclarée de « régénérer » les littératures française et francophone à l’aulne des influences de la littérature contemporaine allemande, qu’il considère comme nourrie de métaphysique et de romantisme, là où le roman français « réaliste » se serait épuisé par manque de convictions « morales ». La « mission » ainsi dévolue à une littérature belge francophone germanophile à mettre en place agit dans un sens fondamentalement différent du plaidoyer d’une identité wallonne dont Hubermont et Samsoen se font les chantres. Et si une écrivaine issue des milieux francophones de Flandre comme Marie Gevers fait bien une brève apparition poétique dans la revue Wallonie, elle ne se sent pas concernée par un discours identitaire wallon, elle dont la diffusion en traduction allemande prend immédiatement le sillage de celle de Felix Timmermans, Stijn Streuvels ou Ernest Claes dans le sens d’une promotion de « l’esprit » flamand et de la langue de cette région ! Si on comprend bien l’importance de la question européenne dans la propagande culturelle nazie – une thématique qui appellerait d’ailleurs une étude d’ensemble et en comparaison avec ce qui est mis en place dans les pays voisins – on en perçoit tout aussi clairement le manque de cohérence quand il s’agit, dans certains milieux, de construire l’Europe à partir des nations (comme le promeuvent Henri de Man et son neveu Paul) ou au contraire des régions, comme dans le cadre des rencontres organisées par la Europäische Schriftstellervereinigung d’obédience nazie, qui invitent à Weimar une délégation flamande et une délégation wallonne. La seule consigne qui fait malheureusement l’unanimité dans ces milieux finalement concurrents concerne l’antisémitisme de principe, qui trouve à s’exprimer de toutes parts, soit sous la forme de quelques accents dénigrant systématiquement l’apport des artistes juifs à la tradition européenne, comme dans les articles de Paul de Man, soit dans sa version la plus abjecte, comme chez Colin et Hubermont.
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Crombois, J., & Roland, H. (2022). Europe-Belgique-Wallonie: l’aporie des discours identitaires dans les organes de la collaboration culturelle et intellectuelle en Belgique francophone. Media and cultural life in Occupied Western Europe (1940-1945), CEGESOMA. https://hdl.handle.net/2078.5/266421