Le discours sur la crise des institutions européennes et, plus largement, le discours sur la crise de l’intégration européenne en tant que telle est aussi vieux que le projet européen lui-même. Chaque étape du processus d’intégration fut précédée – mais aussi souvent suivie – d’une rhétorique de la crise et de son nécessaire dépassement. L’histoire de l’Europe est l’histoire de blocages et de déblocages successifs. C’est l’histoire de conflits, plus ou moins graves, et de compromis politiques permettant de surmonter des obstacles conjoncturels. Plus rarement, c’est aussi une histoire faite de sauts qualitatifs visant à donner une dynamique nouvelle au projet d’intégration régionale. Dans une certaine mesure, le discours sur la crise peut donc être renversé. Certes, ce discours reflète les difficultés rencontrées par un projet dont l’ambition semble parfois se heurter frontalement au principe de souveraineté qui structure les relations entre les États européens depuis quatre siècles maintenant. Mais la logique de la crise permanente ou, à tout le moins, de la crise récurrente, est aussi le signe du dynamisme qui, à l’échelle de l’histoire, anime le projet européen. Pour autant, si, dans la perspective du temps long, l’idée de crise peut être relativisée et lue au prisme d’une dialectique du conflit qui constituerait l’un des moteurs de l’intégration, il n’empêche que les effets politiques et sociaux nés d’un sentiment d’insatisfaction, voire de méfiance, des citoyens à l’égard de l’Europe se doivent d’être pris en compte par les États membres et les institutions de l’Union. Cette prise en considération se révèle d’autant plus essentielle que l’âpreté des débats ayant entouré le projet de traité constitutionnel et l’échec ultime du processus de ratification ont souligné l’ampleur des déficits de légitimité et de démocratie dont souffre actuellement l’Union européenne. De ce point de vue, la politisation croissante du projet européen depuis Maastricht – pourtant initialement pensée comme une réponse à la crise de légitimité – a très certainement contribué à accélérer la perte de confiance. Tant que l’Union était perçue comme une structure à vocation économique et technique n’ayant que peu d’impact sur la vie quotidienne des Européens, elle pouvait s’appuyer sur les seules légitimités technocratique et diplomatique . En s’engageant sur le terrain de la politique étrangère, de la justice et des affaires intérieures, ou encore en instituant une citoyenneté européenne, les États membres de l’Union ont par conséquent nourri des attentes qu’ils se doivent maintenant de rencontrer. L’Europe traverserait ainsi ce que Kalypso Nicolaïdis appelle un « moment tocquevillien », c’est-à-dire cette période délicate de transition entre deux régimes politiques au cours de laquelle le régime que l’on tente de réformer subit des attaques véhémentes, précisément parce qu’il tente de se réformer ou au contraire parce qu’il ne le fait pas assez vite . Plutôt que d’essayer d’embrasser l’ensemble de la problématique de la crise et des solutions qui ont pu lui être apportées, nous nous concentrerons dans les pages qui suivent sur un aspect particulier, celui de la mise en œuvre d’une politique européenne de sécurité intérieure dans le cadre de l’espace de liberté, de sécurité et de justice. Étroitement connecté à la question de la citoyenneté européenne, le développement d’une politique de sécurité intérieure a en effet été conçu comme une réponse à la crise de légitimité des institutions européennes. En impliquant l’Europe dans la protection des individus ont espérait, et on espère encore, rapprocher l’Union de ses citoyens en soulignant la contribution positive de cette dernière dans la sauvegarde de la sécurité personnelle. Nous verrons toutefois que, si l’on n’y prend garde, le remède pourrait bien se révéler pire que le mal. Car en impliquant l’Union européenne dans domaine aussi sensible que celui de la sécurité et en souhaitant rendre son action visible, les États membres ont créé pour elle une obligation de résultat qu’elle ne saurait désormais éluder sans perdre durablement la confiance des citoyens.
Duez, D. (2008). La ‘crise’ de l’Union et les apories de la sécurité intérieure européenne. In Paul Magnette, Anne Weyembergh (ed.), L’Union européenne : la fin, d’une crise? (p. p. 69-84). Editions de l’Université de Bruxelles. https://hdl.handle.net/2078.5/203045