Les sciences sociales sont périodiquement marquées par l'émergence, le développement, mais aussi le déclin de concepts à succès. Révolutions théoriques – voire paradigmatiques au sens de Thomas S. Kuhn – dans certains cas, ces révolutions conceptuelles se révèlent à d'autres occasions n'être que de simples effets de mode ou des réactualisations plus ou moins heureuses de grilles analytiques anciennes . Dans ce dernier cas, l’innovation se révèle surtout sémantique. La genèse et l'essor de la notion d'européanisation s'inscrivent clairement dans ce mouvement de renouveau permanent des concepts et théories en sciences sociales, sans qu’il soit encore possible de prédire avec certitude la destinée scientifique de la notion. Issue du champ des études européennes, domaine particulièrement fécond en matière d’innovations conceptuelles, la notion d’européanisation s’est en effet imposée en quelques années à peine comme l’une des notions phares de la science politique, en particulier anglo-saxonne. L’usage du terme "européanisation" tel qu’il est évoqué dans ce chapitre et, plus généralement, dans cet ouvrage, n’est en réalité devenu commun que récemment. Rétrospectivement, la « naissance » académique du terme a d’ailleurs été fixée assez précisément : elle daterait du milieu des années 1990 et, plus spécialement, de la publication d’un article de Robert Ladrech intitulé "Europeanization of Domestic Politics and Institutions: The Case of France", paru dans la livraison de mars 1994 du Journal of Common Market Studies. Bien évidemment, ce balisage temporel peu paraître arbitraire. De fait, il l’est en grande partie puisque le terme « européanisation » est en réalité déjà présent dans la littérature scientifique avant 1994. Il est alors soit utilisé de manière générique pour décrire un processus historique de diffusion de normes, d’idées, de valeurs, d’identités ou de comportements, que ce soit vers le reste du monde ou à l’intérieur même des frontières de l’Europe , soit il est mobilisé comme un qualificatif sans définition précise dans le cadre d’études plus traditionnelles sur l’intégration européenne, qu’elles soient d’inspirations néo-institutionnalistes, intergouvernementalistes libérales ou centrées sur la multi-level governance et les réseaux de politique publique. L’article de Ladrech se distingue toutefois des travaux évoqués ci-dessous en ce qu’il propose une première définition aboutie de l’européanisation (voir infra). À la suite de cette première parution un nombre impressionnant d’articles et d’ouvrages se référant à la notion d’européanisation seront publiés. En 2004, Kevin Featherstone s’attachait ainsi à recenser les publications pour lesquelles ce terme apparaissait central . S’appuyant sur les résultats obtenus en introduisant les termes "Europeanization" ou "Europeanisation" comme mots-clés dans la catégorie "subject" du Social Sciences Citation Index accessible via la base de données ISI Web of Science, Featherstone obtenait un résultat interpellant. Tandis que cinq références à peine étaient identifiées pour l’entièreté des années 1980, ce nombre était égalé pour les seules années 1990-1992. La période 1990-1995 a quant à elle vu sortir de presse 27 contributions sur ce thème. On en comptera par la suite 24 pour la seule année 2000. Poursuivant la collecte de données entreprise par Featherstone pour la période 2005-2011, Blavoukos et Oikonomou témoignent eux aussi du succès grandissant de la notion, mais aussi d’un premier reflux . Synthétisant ces deux recherches complémentaires, la figure 1 montre en effet clairement que si un pic semble être atteint en 2009, avec 111 articles publiés en une seule année, un tassement significatif intervient dès l’année suivante. Quelles que soient les limites méthodologiques et explicatives d’une approche purement quantitative, le succès des études sur l’européanisation dans les années 1990 et 2000 apparaît flagrant et difficilement contestable . À titre de comparaison, Kohler-Koch et Ritterberger, qui recourent à la même méthodologie et à la même base de donnée pour suivre l’évolution des publications sur le thème de la "gouvernance européenne" ("EU governance"), identifient tout au plus 40 à 50 publications par an sur cet autre thème à la mode . Sachant qu’une recherche de ce type lancée sur un mot-clé plus classique produit en moyenne une dizaine d’occurrences, l’engouement pour la notion d’européanisation frappe par son ampleur. L’objet de la présente contribution n’étant pas de creuser le sillon d’un débat théorique de science politique déjà surabondant, mais d’éclairer un dialogue interdisciplinaire en présentant les grandes approches politologiques de l’européanisation, il convient de préciser que notre propos ne vise ni l’exhaustivité, ni l’innovation radicale. L’objet de ce premier chapitre est bien plutôt de proposer un survol à la fois synthétique et critique de l’état d’une discipline. À ce titre, ce survol est inévitablement partiel et, sans doute, partial. Il impose des choix et donc des omissions. Au premier rang de ces omissions se trouve celle des courants sociologiques de l’européanisation dont les apports seront traités dans le second chapitre de cet ouvrage.
Duez, D. (2014). L’européanisation au prisme de la science politique. Un nouveau regard sur l’Europe. In Denis Duez, Olivier Paye et Christophe Verdure (ed.), L’Européanisation. Sciences humaines et nouveaux enjeux (p. p. 21-53). Bruylant. https://hdl.handle.net/2078.5/195945